La reine d’Angleterre avait réussi un exploit : faire oublier l’anachronisme de la monarchie britannique. Le choc de sa disparition sera ressenti partout dans le monde comme un signe supplémentaire de la fin d’une époque.
Aux yeux du monde, certains personnages incarnent non seulement un pays, un peuple, mais aussi toute une époque. De fait, la figure de la reine Elizabeth II, qui s’est éteinte, jeudi 8 septembre, à l’âge de 96 ans, dans son château de Balmoral (Ecosse), reliait imperceptiblement chacun d’entre nous à de vastes pans de l’histoire britannique et universelle, depuis l’après-guerre qui l’avait vue monter sur le trône, jusqu’aux années Covid-19 où son message de résilience a marqué les esprits, depuis la décolonisation jusqu’aux décennies Thatcher, Blair, et au Brexit, en passant par la folie Beatles et la tragédie de Lady D.
Cheffe de l’Etat britannique, largement respectée mais dotée d’un pouvoir symbolique, elle aura rencontré, pendant ses soixante-dix ans de règne, tous les grands du monde, de De Gaulle à Kennedy, de Nehru à Mandela ou Jean Paul II.
Une volonté inflexible d’accomplir son devoir
Signe de son exceptionnelle longévité, lorsqu’elle est devenue reine, le 6 février 1952, à l’âge de 25 ans, Harry Truman était à la Maison Blanche et Vincent Auriol à l’Elysée. Arrivée sur le trône au temps des trains à vapeur, des téléphones à cadran et du mariage à vie, la reine aura voyagé en supersonique, tweeté et connu le divorce de trois de ses enfants.
Les historiens diront si les sept décennies du règne d’Elizabeth II peuvent être qualifiées de « seconde ère élisabéthaine », par référence à celle de la première reine Elizabeth (1558-1603), marquée par le renouveau artistique, la prospérité et la puissance anglaise. L’époque récente correspond plutôt à une perte d’influence du pays. Mais la reine qui vient de disparaître aura réussi un exploit : faire oublier l’anachronisme de la monarchie, prolonger sa popularité en l’adaptant tout en maintenant l’illusion qu’elle est immuable.
Son secret tient probablement dans l’extraordinaire résolution d’Elizabeth II, sans doute la femme la plus célèbre du monde, à demeurer un mystère. D’innombrables articles de presse, livres et documentaires ont été consacrés à une reine qui n’a jamais donné d’interview, qui n’a prononcé, hors rituels parlementaires et de Noël, que quatre discours en soixante-dix ans, et dont rien ne filtrait vraiment, ni sur les choix ni sur les idées.
Ce caractère impénétrable, cette impassibilité aristocratique, alliés à une volonté inflexible d’accomplir son devoir (duty) jusqu’à son dernier souffle, lui ont permis de traverser toutes les époques, de côtoyer tous les premiers ministres en maintenant une popularité à faire pâlir les politiques. L’ultime trace de cette remarquable force de caractère se lit dans la réception par la reine, l’avant-veille de son décès, de la nouvelle première ministre, Liz Truss.
Au-dessus de la mêlée
Le choc de la disparition d’Elizabeth II sera ressenti partout dans le monde, en particulier dans les quinze Etats dont elle était la souveraine, comme un signe supplémentaire de la fin d’une époque. Aux Britanniques, l’événement tant redouté fait aussi craindre une perte de prestige à un moment où le pays se débat dans une rude crise sociale et économique.
Avec la reine, le Royaume-Uni perd un incontournable et puissant instrument de soft power. Elizabeth II adressait des messages politiques par ses postures, ses tenues, sa dignité ou le choix d’un mot. Au-dessus de la mêlée, elle était très appréciée des Britanniques car elle personnifiait leur lien avec le temps long de l’histoire et l’unité d’un pays composite.
Qu’en sera-t-il avec son fils aîné, devenu, jeudi, le roi Charles III ? Moins populaire que la reine défunte, le prince a manifesté dans le passé sa tentation d’influencer les pouvoirs publics sur ses sujets de prédilection comme l’urbanisme, l’environnement ou les médecines douces. Des immixtions résolument rejetées par l’opinion britannique.
Charles a promis de cesser ce type d’intervention. Mais, à 73 ans, la tâche du « roi en attente » devenu « roi de transition » s’annonce rude. Il va monter sur le trône à un moment où l’unité du royaume est menacée, de l’Ecosse à l’Irlande du Nord, et où croît le doute sur la monarchie : 27 % des Britanniques et 40 % des 18-24 ans en souhaitent l’abolition, selon un sondage récent. Quant à l’ombre iconique de sa mère, elle n’est pas près de s’estomper.
Elizabeth II en plusieurs dates
21 avril 1926 Naissance à Londres
10 décembre 1936 Abdication de son oncle Edward VIII. Le père d’Elizabeth, George VI, monte sur le trône
20 novembre 1947 Epouse Philip Mountbatten
14 novembre 1948 Naissance de Charles, prince héritier
15 août 1950 Naissance d’Anne, princesse royale
6 février 1952 Mort du roi George VI
8 février 1952 Elizabeth II est proclamée reine de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, cheffe du Commonwealth, gouverneure suprême de l’Eglise d’Angleterre et commandante en chef des forces armées britanniques
2 juin 1953 Cérémonie du couronnement dans l’abbaye de Westminster
Avril 1957 Première visite officielle en France
19 février 1960 Naissance d’Andrew, duc d’York
Novembre 1963 Les Beatles donnent un concert devant la famille royale. La reine leur remettra l’ordre de l’Empire britannique en octobre 1965
10 mars 1964 Naissance d’Edward, comte de Wessex
24 janvier 1965 Mort de Winston Churchill, premier premier ministre de la reine
1977 Vingt-cinq ans de règne (Jubilé d’argent)
29 juillet 1981 Le prince Charles épouse Lady Diana Spencer
21 juin 1982 Naissance du prince héritier William, fils de Charles et Diana
1992 La reine qualifie cette année d’ « annus horribilis » après les divorces de deux de ses enfants (Andrew et Anne) et l’incendie d’une partie du château de Windsor
Décembre 1992 Séparation du prince Charles et de Lady Diana
Mai 1994 Inauguration du tunnel sous la Manche en compagnie de François Mitterrand
1996 Divorce du prince Charles et de Lady Diana
31 août 1997 Mort de Lady Diana dans un accident de la circulation à Paris
5 septembre 1997 Allocution télévisée de la reine où elle exprime son admiration pour Diana
2002 Cinquante ans de règne (Jubilé d’or)
9 février 2002 Mort de Margaret, sœur de la reine
30 mars 2002 Mort d’Elizabeth, mère de la reine
29 avril 2011 Mariage du prince William, duc de Cambridge, petit-fils de la reine, et de Catherine Middleton
Mai 2011 Première visite en Irlande depuis son indépendance en 1922
2012 Soixante ans de règne (Jubilé de diamant)
27 juillet 2012 La reine inaugure les Jeux olympiques de Londres
13 juillet 2016 Nomination de Theresa May, treizième premier ministre de la reine
19 mai 2018 Mariage du prince Harry, duc de Sussex, petit-fils de la reine, et de Meghan Markle
24 juillet 2019 Nomination de Boris Johnson, quatorzième premier ministre de la reine
9 avril 2021 Mort du prince Philip, duc d’Edimbourg, époux de la reine
8 septembre 2022 Mort à 96 ans
Le Monde / Provinces26rdc.com
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