Procès de Lumumba : La famille de l’ancien premier ministre espère que le procès contre Étienne Davignon permettra enfin d’obtenir justice.

La famille de l’ancien premier ministre de la République démocratique du Congo (RDC) Patrice Lumumba, assassiné en 1961, six mois après l’accession du pays africain à l’indépendance, espère que le procès annoncé d’un ex-diplomate belge de 93 ans permettra enfin d’obtenir justice.

Un ex-diplomate belge ayant servi en République démocratique du Congo doit subir un procès pour son rôle allégué dans le processus ayant mené à l’assassinat, en 1961, de l’ex-premier ministre Patrice Lumumba.

La famille du politicien, qui réclame justice depuis des décennies, y voit un précédent susceptible d’encourager la fin de l’impunité accordée aux auteurs de crimes coloniaux.

Un militant kényan espère que d’autres pays au lourd passé colonial vont emboîter le pas à la Belgique.

Un tribunal bruxellois a donné son aval la semaine dernière à la poursuite des procédures contre Étienne Davignon, qui est soupçonné de « participation à des crimes de guerre » en raison de son rôle allégué dans le processus ayant mené à l’exécution du dirigeant africain.

M. Davignon, qui conteste la décision en appel, est le dernier homme toujours vivant parmi la dizaine de représentants de l’ex-puissance coloniale belge mis en cause dans une plainte déposée il y a 15 ans.

« Il ne reste que lui. On espère qu’il pourra apporter des réponses » sur les responsables de l’assassinat, a commenté jeudi, en entrevue avec La Presse, Yema Lumumba, petite-fille de l’ex-dirigeant congolais, qui vit entre la RDC et les Pays-Bas.

Elle estime que la décision du tribunal d’autoriser la tenue d’un procès à l’encontre de l’ex-diplomate a une « portée énorme » excédant largement les intérêts de la famille.

C’est une remise en cause de l’impunité accordée aux responsables de crimes coloniaux.

Yema Lumumba, petite-fille de l’ex-premier ministre congolais Patrice Lumumba

Patrick Gathara, journaliste et militant kényan, est aussi d’avis que le procès constitue un précédent important et pourrait encourager des poursuites criminelles contre d’autres personnes responsables de crimes coloniaux.

« Il y a une hiérarchie de victimes voulant que les crimes perpétrés contre des Africains ne méritent pas d’être punis. Les États responsables expriment leurs regrets, mais ne se sentent pas tenus d’indemniser les victimes ou de traîner les personnes responsables en justice », dit-il.

Assassinat tabou

Mme Lumumba note que le sort de son grand-père a longtemps constitué un tabou en RDC.

Il aura fallu, dit-elle, près de 30 ans pour que ses parents, après avoir été forcés à l’exil, puissent revenir dans le pays.

Bien que son passage officiel au pouvoir n’ait duré que quelques mois, les appels à l’unité et à l’anticolonialisme de l’ex-premier ministre continuent d’avoir une large résonance, relève Mme Lumumba, qui déplore l’impact « catastrophique » de son assassinat sur la RDC.

On ne saura jamais ce qu’il aurait pu réaliser. C’est la destinée du pays qui a été déviée.

Yema Lumumba, petite-fille de l’ex-premier ministre congolais Patrice Lumumba

Les efforts de la famille pour cibler en justice les auteurs de l’assassinat de Patrice Lumumba ont été facilités notamment, dit-elle, par les conclusions d’une commission d’enquête tenue en Belgique au début des années 2000.

Les dirigeants de la commission sont arrivés à la conclusion que des membres du gouvernement belge étaient « moralement responsables » des circonstances ayant mené à la mort de l’ex-premier ministre.

Le pays, qui s’alarmait notamment des pertes économiques pouvant découler de l’indépendance sur fond de guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique, a entrepris « dès le départ » de miner le gouvernement de Patrice Lumumba, notamment en soutenant un mouvement sécessionniste dans la riche province du Katanga.

Coup d’État

Bruxelles, selon le rapport de la commission, a encouragé l’arrestation de l’ancien premier ministre après la tenue d’un coup d’État par Mobutu Sese Seko et soutenu son transfert vers le Katanga sans se préoccuper de sa sécurité.

Il a été exécuté cinq heures après son arrivée dans la province par des gendarmes locaux en présence de plusieurs officiers belges et son corps a été dissous dans l’acide. Deux proches collaborateurs ont connu le même sort.

Seule une dent lui appartenant a été retrouvée des années plus tard dans les affaires de l’un des officiers mis en cause avant d’être rendue à la famille et rapatriée en RDC.

La famille royale belge a exprimé ses regrets en 2020 relativement aux « actes de violence et de cruauté » commis dans le pays africain durant la période coloniale de 1885 à 1960.

D’autres puissances étrangères étaient aussi à l’œuvre en RDC au moment de la déclaration d’indépendance, dont les États-Unis, qui souhaitaient voir disparaître Patrice Lumumba.

Une commission sénatoriale américaine qui s’est penchée dans les années 1970 sur les actions illicites de la CIA a mis en lumière des télex montrant que Washington craignait que le pays bascule aux mains de l’Union soviétique et souhaitait que le premier ministre soit écarté par tous les moyens.

Des agents toxiques devant servir à le tuer ont notamment été transportés sur place, mais n’ont finalement pas été utilisés. Des auteurs ont subséquemment indiqué que l’agence de renseignements avait soutenu le transfert vers le Katanga.

Mme Lumumba note que les États-Unis « avaient clairement l’intention » de tuer son grand-père.

Des versions, parfois contradictoires, de « ce qui a été fait et n’a pas été fait » côté américain circulent et ajoutent à la complexité de la quête familiale d’imputabilité, relève la petite-fille de l’ex-premier ministre.

Elle n’écarte pas la possibilité que le procès de l’ex-diplomate belge, s’il va de l’avant comme prévu au début de 2027, apporte aussi un éclairage additionnel à ce sujet.

« L’histoire est déjà passée, mais elle continue de s’écrire », dit-elle.


La Presse / Provinces26rdc.com

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