RDC : À Kinshasa, rues et trottoirs deviennent des marchés à ciel ouvert

Les trottoirs sont devenus des étals. Les emprises publiques servent de boutiques improvisées. Aux carrefours, le commerce se mêle à la circulation jusqu’à effacer la frontière entre chaussée et marché. De Matadi Kibala à Pompage, en passant par Limete, Ngaba ou Kalamu, les espaces censés être réservés aux piétons et aux véhicules sont progressivement transformés en lieux de négoce. Un phénomène qui témoigne autant de difficultés économiques des Kinois que de l’incapacité des autorités à faire respecter durablement l’ordre urbain.

À Matadi Kibala, cette réalité prend une dimension particulièrement inquiétante. Quatre ans après le drame de février 2022, qui avait coûté la vie à plus d’une vingtaine de personnes après la rupture d’un câble à haute tension, les marchés pirates ont repris possession des lieux. Des vendeurs exposent à nouveau leurs marchandises le long de la route nationale menant au Kongo central. Fruits, légumes, produits alimentaires et articles divers s’entassent sur des espaces pourtant déclarés non aedificandi. Certains commerçants opèrent même sous les mêmes lignes électriques qui avaient provoqué la catastrophe.

Malheureusement, le danger semble pourtant relégué au second plan. « C’était leur moment. Nous sommes ici pour survivre. Ce qui est arrivé aux autres, Dieu en avait déjà décidé », lâche une vendeuse de tomates, sans interrompre ses transactions. Curieusement, le retour des activités commerciales s’accompagne également du retour des parkings de bus qui avaient été déplacés après le drame. La circulation est devenue chaotique sur cet axe stratégique où piétons, vendeurs, véhicules et transporteurs se disputent quotidiennement le même espace. Pour de nombreux riverains, les mesures prises après la tragédie n’auront été qu’un feu de paille. « Tout cela n’était que du folklore. Quelques jours après, chacun est revenu à sa place », regrette un opérateur économique installé dans le secteur.

Après l’accident, les autorités avaient pourtant promis une solution durable en construisant un marché moderne qui n’est jamais sorti de terre. En septembre 2022, l’ancien gouverneur de Kinshasa, Gentiny Ngobila, lançait officiellement le projet destiné à accueillir plus de 1 300 vendeurs de Matadi Kibala. Financé notamment à travers le Projet d’appui aux pôles d’approvisionnement de Kinshasa (PAPAKIN), avec l’appui du Fonds international pour le développement agricole (FIDA), le chantier devait mettre un terme à l’occupation anarchique de la voie publique.

Près de quatre ans plus tard, aucune infrastructure fonctionnelle n’est visible sur le site. « Encore une promesse qui n’a jamais été concrétisée », déplore un habitant de la cité Mama Mobutu. Faute d’alternative, les commerçants ont repris possession des espaces qu’ils occupaient autrefois.

À Limete, les trottoirs changent de vocation 

Le même spectacle se vit dans plusieurs communes de la capitale. À Limete, sur la 12e rue, les trottoirs ont progressivement changé de fonction. Sous les arbres, des vendeurs de vêtements côtoient les tenanciers de malewa, les commerçants de boissons alcoolisées et les petits étalagistes. Le long du boulevard Lumumba, bouteilles de jus, pâtisseries et autres produits de consommation courante sont proposés aux passants dans des installations de fortune.

Pour Eric Menga, vendeur de vêtements, cet emplacement représente avant tout une opportunité économique. « Ici, les clients nous voient facilement. C’est ce qui nous permet de vendre », explique-t-il. Comme beaucoup d’autres commerçants, il affirme cependant vivre sous la menace permanente des opérations de déguerpissement. Face à la prolifération des marchés pirates, certaines communes tentent de reprendre le contrôle. Au rond-point Victoire, les équipes du programme « Kin Ezo Bonga » multiplient les campagnes de sensibilisation afin de décourager l’occupation des chaussées et des trottoirs.

Selon les responsables du programme, l’objectif consiste à convaincre les vendeurs de rejoindre les espaces officiellement aménagés avant d’envisager des mesures coercitives. Mais sur le terrain, les résultats restent limités. Au niveau du rond-point Ngaba et ses environs, de nombreux vendeurs affirment n’avoir aucune alternative crédible. Pitchou, commerçant de produits cosmétiques, explique qu’il exerce sur place depuis plusieurs années et s’acquitte d’ailleurs régulièrement des taxes réclamées par différents services de l’État. « Les agents viennent percevoir les taxes. Nous payons aussi l’assainissement. Pourtant, on nous dit que nous sommes illégaux », déplore-t-il. Pour Gisèle, vendeuse de vêtements, le problème dépasse la simple question de discipline urbaine. « Où voulez-vous que nous allions ? Il n’y a pas de véritable marché ici. Si l’État construit un marché moderne, nous y entrerons sans problème », a-t-elle tranché.

Pompage, le marché qui déborde sur la route 

À Ngaliema, le marché Pompage illustre une autre facette du phénomène. À l’intérieur, l’espace est saturé. Les allées sont encombrées et les acheteurs peinent à circuler. À l’extérieur, les commerçants débordent désormais sur les accotements et parfois même sur la chaussée. Les légumes, fruits et produits alimentaires sont exposés à quelques mètres seulement des véhicules en circulation. « Le marché est devenu trop petit pour accueillir tout le monde », explique Shiloh Mafuadi, vendeuse de légumes.

La même explication revient chez plusieurs commerçants qui disent avoir choisi la rue faute de place à l’intérieur du marché officiel. Plus surprenant encore, les vendeurs affirment être régulièrement soumis au paiement de taxes quotidiennes malgré leur présence dans des espaces interdits. « Ceux qui nous chassent sont souvent les mêmes qui viennent percevoir l’argent », confie une marchande de fruits. Autour du marché, les amas d’ordures contrastent avec les taxes d’assainissement pourtant réclamées aux commerçants.

La survie contre l’ordre urbain 

À Kapela,(l’avenue populaire de la commune de Kalamu) et ses alentours ou encore dans la municipalité de Matete, des opérations de déguerpissement ont permis de récupérer temporairement certains espaces publics. Les caniveaux ont été curés et la circulation s’est améliorée. Mais ces avancées demeurent fragiles.

À peine les contrôles se relâchent que les étals réapparaissent. Les trottoirs redeviennent des boutiques improvisées, les bas-côtés se transforment en parkings et les chaussées accueillent à nouveau des activités commerciales. Cette résurgence permanente révèle l’ampleur du défi auquel fait face Kinshasa. D’un côté, les autorités cherchent à restaurer l’ordre urbain, la salubrité et la sécurité routière. De l’autre, des milliers de familles dépendent du commerce informel pour leur subsistance quotidienne.

Entre nécessité de survie et respect des règles d’occupation de l’espace public, la capitale congolaise continue de chercher l’équilibre. En attendant, rues, trottoirs et emprises publiques demeurent les premiers marchés de Kinshasa.


Ouragan / Provinces26rdc.com

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