L’AGOA et la RDC : de la suspension de 2011 à la prolongation de 2028

Les autorités américaines ont officiellement confirmé au gouvernement de la RDC la prolongation de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act) jusqu’au 31 décembre 2028. L’annonce a été faite le jeudi 24 septembre 2026 à Kinshasa, lors d’une audience accordée par le ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku Kahongya, au secrétaire administratif de l’ambassade des États-Unis en RDC, Richard Nicholson.

La prolongation avait été promulguée par le président américain Donald Trump le 3 septembre 2026, après son adoption par le Congrès et à la suite de la revue annuelle et de l’audience publique du Bureau du représentant américain au commerce (USTR). Elle maintient le dispositif qui permet à plus de 30 pays d’Afrique subsaharienne, dont la RDC, d’exporter plus de 6 000 produits vers les États-Unis sans droits de douane ni quota.

Le rapport annuel officiel de la RDC a été soumis par le ministère du commerce extérieur au cours de l’audience publique de l’USTR tenue le 23 juillet 2026 à Washington, D.C.

Pour Kinshasa, ce maintien est essentiel pour développer les exportations et diversifier les débouchés des entreprises congolaises. Il intervient au moment où le pays plaide, dans un rapport soumis à Washington, pour transformer ce régime douanier en véritable partenariat stratégique.

La République démocratique du Congo dispose déjà d’une stratégie nationale AGOA, une feuille de route qui mise sur vingt-six filières prioritaires, dont vingt-et-une hors mines, et cinq dans le secteur minier. Côté agriculture et agro-industrie, la liste est large : cacao, café, thé, ananas, mangue, banane et avocat. S’y ajoutent les épices et les tubercules, avec le piment, le poivre, le gingembre, le sésame et le manioc.

Le volet minier reste, lui, incontournable : cuivre, cobalt, or, diamant, ainsi que les « 3T », c’est-à-dire l’étain, le tantale et le tungstène.

Enfin, le textile, le cuir, l’artisanat en raphia, la pêche et les filières animales complètent l’offre exportable.

Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir sur l’histoire de cette relation.

Une porte ouverte, refermée, puis rouverte

Tout commence le 1er janvier 2003. La République démocratique du Congo, qui sort de deux guerres, est admise au bénéfice de l’AGOA. Pour Kinshasa, c’est un signal de confiance et la promesse d’une insertion dans l’économie mondiale.

La promesse tourne court. Le 21 décembre 2010, l’ancien président américain Barack Obama signe la proclamation officielle (Proclamation 8618) retirant le statut de bénéficiaire à la RDC en raison des violations des droits de l’homme. Le 1er janvier 2011, la décision prend officiellement effet. Le pays perd les avantages du programme, et les relations commerciales préférentielles avec les États-Unis s’étiolent pendant près d’une décennie.

Le tournant vient après l’alternance pacifique de 2019. Le 22 décembre 2020, le président Trump signe la proclamation qui rétablit l’éligibilité de la RDC.

En juillet 2024, la confiance semble confirmée : la RDC est choisie pour accueillir à Kinshasa le 22e forum de l’AGOA. Mais l’expiration prochaine du programme impose une autre urgence, obtenir son renouvellement. Les parties prenantes décident donc de reporter le forum, afin que les gouvernements africains, le secteur privé et la société civile puissent plaider auprès de l’administration américaine et du Congrès. Depuis, Kinshasa répète qu’elle reste prête à l’organiser dès que les circonstances le permettront.

2025, les chiffres décollent

Pour comprendre ce qui s’est joué, il faut lire les statistiques du Bureau du recensement américain, reprises dans le rapport que le ministère congolais du commerce extérieur a soumis à l’USTR, le représentant américain au commerce, en vue de l’audience publique du 23 juillet 2026.

En 2020, l’année du retour dans l’AGOA, les États-Unis vendaient encore plus à la RDC qu’ils ne lui achetaient : 152 millions de dollars d’exportations contre 29,9 millions d’importations, soit un commerce total de 181,9 millions et un excédent américain de 122,1 millions. L’année suivante, tout bascule. Les importations américaines en provenance de la RDC atteignent 268,8 millions de dollars, les exportations 211,8 millions, et le commerce total grimpe à 480,6 millions. Les États-Unis enregistrent pour la première fois un déficit, de 57 millions.

Les années suivantes ressemblent à des montagnes russes plutôt qu’à une ascension régulière. En 2022, les échanges retombent à 331,6 millions de dollars, avec 148,3 millions d’exportations américaines et 183,3 millions d’importations, pour un déficit de 35 millions. En 2023, ils remontent à 461,6 millions, avec 186,6 millions d’exportations, 275 millions d’importations et un déficit de 88,4 millions. En 2024, ils atteignent 541,2 millions, avec 218 millions d’exportations, 323,2 millions d’importations et un déficit de 105,2 millions.

Puis vient 2025, qui change tout. Les importations américaines en provenance de la RDC bondissent de 323,2 millions à 1,93 milliard de dollars, soit près de six fois plus en un an. Le commerce de marchandises franchit la barre des 2,15 milliards, presque douze fois son niveau de 2020, et le déficit américain atteint 1,7 milliard. Les exportations américaines, elles, ont peu bougé : de 218 à 223,8 millions de dollars en un an, soit 47 % de plus qu’en 2020. Les achats américains représentent désormais près de 90 % des échanges de marchandises.

Le bilan publié par l’USTR confirme cette photographie et la replace dans un cadre plus large, en ajoutant les services. Selon ses estimations, les échanges de biens et de services entre les deux pays ont atteint environ 2,5 milliards de dollars en 2025, soit 150 % de plus qu’en 2024, une progression d’environ 1,5 milliard de dollars. Pour les seules marchandises, le total s’établit à quelque 2,2 milliards. Les exportations américaines de biens vers la RDC ont gagné 2,7 % en un an, soit 5,8 millions de dollars, tandis que les importations ont augmenté de 496,5 %, ce qui représente environ 1,6 milliard de dollars supplémentaires. Le déficit américain sur les marchandises, à 1,7 milliard de dollars, est ainsi multiplié par plus de seize par rapport à 2024, en hausse de 1 519,8 %.

Les services racontent une tout autre histoire, à contre-courant des marchandises. Les échanges de services entre les deux pays ont totalisé environ 364 millions de dollars en 2025. Les exportations américaines de services vers la RDC se sont élevées à 258 millions de dollars, en recul de 19,6 % (63 millions de moins qu’en 2024), et les importations de services congolais à 106 millions, en baisse de 26,4 % (38 millions de moins). Ce segment reste excédentaire pour les États-Unis, à hauteur de 152 millions de dollars, même si cet excédent s’est réduit de 14,1 %, soit 25 millions de dollars. En additionnant le déficit sur les biens et l’excédent sur les services, on obtient un déficit américain global d’environ 1,55 milliard de dollars, un calcul qui n’apparaît pas tel quel dans le bilan de l’USTR.

Le rapport congolais attribue la flambée des marchandises aux minerais critiques. Le cobalt, précurseur des batteries, le cuivre, conducteur de l’électricité, l’or et d’autres minerais stratégiques sont devenus indispensables aux véhicules électriques, aux énergies propres, à l’aérospatiale et à la défense. Pour Kinshasa, ce boom illustre le poids de la RDC dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Il est aussi l’occasion, pour l’AGOA, de servir non seulement le commerce de matières premières, mais aussi la transformation locale, l’industrialisation et la diversification des exportations.

Le pari du corridor de Lobito : 4,4 milliards de dollars en 2030 ?

Le gouvernement congolais ne compte pas s’arrêter là. Son scénario de base prévoit que le commerce bilatéral de marchandises passera d’environ 2,5 milliards de dollars en 2026 à près de 4,4 milliards en 2030, sur une trajectoire ininterrompue.

En 2026, le commerce atteindrait 2,545 milliards de dollars, dont 2,3 milliards d’importations américaines et 245 millions d’exportations. Ce serait l’année du démarrage de la réhabilitation du tronçon congolais du corridor de Lobito et d’une hausse des investissements américains dans la logistique et les transports. En 2027, il monterait à 2,92 milliards, grâce à la modernisation des postes frontaliers, la digitalisation des procédures douanières et la mise en service de plateformes logistiques censées réduire délais et coûts. En 2028, il atteindrait 3,35 milliards, avec l’essor des parcs industriels, des unités de transformation des minerais, des zones économiques spéciales et des chaînes de valeur agricoles le long du corridor. En 2029, il s’élèverait à 3,835 milliards, l’investissement privé américain s’étendant à l’industrie, à l’énergie, à la logistique et aux chaînes d’approvisionnement régionales. En 2030, enfin, il culminerait à 4,375 milliards de dollars, soit 4 milliards d’importations américaines et 375 millions d’exportations, le corridor fonctionnant pleinement comme principal débouché atlantique des minerais critiques et des produits transformés. Dans ce scénario, le déficit américain se creuserait jusqu’à 3,6 milliards de dollars.

Le corridor de Lobito, pivot de ce pari, relie les provinces minières du sud-est de la RDC au port angolais de Lobito, et à la Zambie, ouvrant une route vers l’Atlantique. Soutenu par les États-Unis, l’Union européenne, la Banque africaine de développement et la Société américaine de financement du développement (DFC), il doit réduire les coûts et les délais de transport et sécuriser des chaînes d’approvisionnement vitales pour la transition énergétique. Au-delà des mines, Kinshasa en attend de nouveaux débouchés pour l’agriculture, l’industrie, l’entreposage, le tourisme et les petites entreprises.

Le rapport assume d’ailleurs le déficit qui en résulte pour les Américains. Il le présente comme le reflet d’un partenariat économique stratégique plutôt que d’une faiblesse structurelle : les États-Unis y gagneraient en sécurité d’approvisionnement et en compétitivité industrielle, la RDC en recettes d’exportation, en emplois et en transferts de technologie.

Une estimation sur l’emploi

Combien d’emplois l’AGOA a-t-elle réellement soutenus ? Le rapport reconnaît qu’il n’existe pas de données officielles reliant directement l’emploi au programme. Néanmoins, il avance une estimation prudente : la vigueur des exportations de 2025 aurait soutenu entre 15 000 et 35 000 emplois directs, indirects et induits, dans les mines, le transport, l’entreposage, les services douaniers et chez les petits fournisseurs. Le texte reconnaît que le secteur minier, très capitalistique, crée moins d’emplois directs que l’agriculture, le textile ou l’industrie manufacturière. Le vrai potentiel se situerait donc ailleurs, dans les exportations à plus forte valeur ajoutée, qui profiteraient surtout aux jeunes, aux femmes, aux PME et aux coopératives. La stratégie nationale d’exportation vise un commerce bilatéral de 3 à 5 milliards de dollars entre 2025 et 2030.

Rôle consistant de la diaspora

La diaspora congolaise des États-Unis joue, selon le rapport, un rôle croissant de trait d’union entre les entreprises congolaises et les acheteurs, investisseurs, institutions financières et réseaux de distribution américains. Elle a multiplié en 2025 les forums d’investissement et les rencontres d’affaires, aidé les entreprises congolaises à améliorer la qualité, l’emballage et la conformité réglementaire de leurs produits, et partagé son expertise en douanes, logistique, marketing international, commerce numérique et normes de qualité. Elle investit aussi dans l’agro-industrie, l’industrie, les minerais critiques, les énergies renouvelables, le numérique et les services financiers. Le gouvernement en fait un partenaire stratégique.

Quatre zones économiques stratégiques

Sur le terrain, l’ambition industrielle passe par quatre zones économiques spéciales. À Kiswishi, dans le Haut-Katanga, la première zone privée du pays a été inaugurée en juin 2025 en présence de représentants américains, britanniques et congolais. Elle comprend une usine d’embouteillage Pepsi de 50 millions de dollars et un dépôt de carburant Congo Petrol. À Musompo, dans le Lualaba, près de Kolwezi, les travaux ont officiellement débuté en mars 2025 sur plus de 900 hectares, avec l’objectif de fabriquer des précurseurs de batteries et des batteries et de transformer localement le cobalt et le cuivre. À Kin-Malebo, près de Kinshasa, les travaux étaient estimés à environ 80 % d’avancement en décembre 2025, pour soutenir la production industrielle, la substitution aux importations et l’emploi urbain. Quant à Maluku, dans la capitale, elle a fait l’objet en juin 2025 d’une évaluation dans le cadre de la revue nationale des espaces productifs, avec une vocation d’industrie, d’agro-transformation et d’emballage pour les exportations « Made in DRC ».

L’après-AGOA : vers un partenariat plutôt qu’un régime préférentiel

L’objectif de Kinshasa est de faire évoluer l’AGOA d’un régime préférentiel vers un véritable partenariat stratégique, tourné vers l’industrialisation, la transformation locale des ressources, les chaînes de valeur des minerais critiques, le commerce numérique et l’intégration régionale dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.

La prochaine phase du programme gouvernemental d’exportations vise à diversifier l’offre congolaise au-delà des minerais, en misant sur l’agriculture, l’agro-transformation, le textile, le cuir et d’autres produits manufacturés. Objectif : transformer sur place pour garder la valeur ajoutée au pays, tout en musclant le contrôle qualité, la traçabilité, l’emballage et la certification afin de répondre aux exigences du marché américain. Pour y parvenir, Kinshasa entend faciliter l’accès des entreprises au financement du commerce et à l’information sur les exportations, connecter PME, entrepreneures et jeunes producteurs aux chaînes de valeur internationales, et renforcer transport, infrastructures frontalières et logistique, afin de réduire le coût et le délai d’acheminement vers les marchés mondiaux.

Il sied de noter que le délai est fixé : 31 décembre 2028. D’ici là, Kinshasa doit prouver que le cobalt et le cuivre ne sont qu’un point de départ, en en plaçant notamment les produits « Made in DRC » sur le marché américain. Washington a besoin des minerais congolais, la question est désormais de savoir ce que la RDC en tirera pour elle-même.

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