Tensions en Mer de Chine méridionale : Pékin s’apprête-t-elle à envahir Taïwan ?

Abstract : Avec ses mouvements en mer de Chine, Pékin semble vouloir envoyer un message, celui de sa présence et de son ambition sur cette île, toujours considérée par la République Populaire de Chine comme partie intégrante de son territoire. Pour concrétiser ses ambitions, Pékin a entamé depuis trente ans, une vaste opération de modernisation de sa marine. Washington, soucieuse de ne pas perdre son hégémon et souhaitant rassurer ses alliés, réaffirme sa présence. Taïwan et sa présidente Tsai Ing-wen ne cessent d’envoyer des signaux hostiles à Pékin ce qui déplait fortement à la Chine de Xi Jinping.

Les récents exercices chinois aux abords de l’île de Taïwan et la réponse américaine à ces derniers sont là pour nous rappeler la situation particulière de cette île située à moins de 200 kilomètres des côtes chinoises.

Depuis 1949, Taïwan, anciennement appelée Formose lors de l’époque coloniale, est le sujet d’un contentieux entre la République Populaire de Chine (RPC), sur le continent, et la République de Chine. Ces tensions ont pour origine la défaite des nationalistes de Tchang Kaï-chek face aux forces communistes de Mao Zedong en 1949. Plus de deux millions de continentaux ont fui vers l’île pour échapper au nouveau régime. Pourtant, jusqu’en 1979, Taïwan continue d’être reconnue comme l’Etat chinois, fort d’un soutien américain ambitionnant de reconquérir la Chine continentale aux mains des communistes de la RPC. Néanmoins, en 1979, l’administration Nixon change d’approche et déclare que les Etats-Unis ne reconnaissent que les Chinois de part et d’autre du détroit de Formose considérant qu’il n’existe qu’une seule Chine dont Taïwan fait partie[1].  Depuis, Washington fait toutefois preuve d’un soutien discret et non-officiel à Taipei, sous l’égide du Taiwan Relations Acts en faveur duquel Joe Biden, alors sénateur, avait voté en 1979. Pour Pékin, l’objectif est clair : Taïwan fait partie de la RPC et les “sécessionnistes” à Taipei doivent s’y plier. Le PCC (Parti Communiste Chinois NDLR) a longtemps privilégié une approche « pacifiste »[2] pour atteindre cette réunification. Cependant, depuis quelques années et l’arrivée au pouvoir du nouveau secrétaire général du Parti Communiste, Xi Jinping, le champ lexical de la Chine continentale a changé. Si, autrefois, Pékin avançait avec Taïwan une ligne similaire à celle appliquée à Hong Kong : « un pays, deux systèmes »[3], à l’instar de l’ancienne colonie britannique qui a vu l’emprise du PCC se resserrer sur elle, il semblerait que Pékin fasse le choix de durcir sa ligne avec Taïwan également.

Pour comprendre cette situation qui a vu une montée de tension ces dernières semaines, il faut d’abord l’aborder dans une perspective politico-historique. Il s’agira de définir les relations entre les différents pays impliqués. Puis, dans un second temps d’évaluer la menace que représente la Chine en évaluant les dynamiques des rapports de force à l’exercice.

Du pacifisme aux démonstrations de force : l’évolution des relations entre la Chine et Taïwan

L’affirmation selon laquelle Pékin durcit sa ligne face à Taipei n’est pas infondée mais basée sur l’observation des activités militaires chinoises et plus particulièrement de sa marine[4] et de son aviation[5]. En effet, depuis 2019, les exercices chinois au large de Taïwan, et jusque dans la Zone d’identification de défense aérienne[6], se multiplient. En 2020, 380 appareils chinois avaient été observés volant près de l’ADIZ taïwanaise. Depuis le début de l’année 2021, ces survols sont en augmentation par rapport à la même période de l’année précédente.[7]

C’est plus particulièrement le cas depuis 2020, année durant laquelle la présidente actuelle de la République de Chine, Tsai Ing-wen, membre du parti démocratique progressiste (DPP) vu par Pékin comme « sécessionnistes », a été réélue. Cette réélection montre l’évolution de la notion d’identité Taïwanaise. En effet, des sondages révèlent qu’en 2020, 59% de la population de l’île se considère comme étant taïwanaise et seulement 9% sont en faveur d’une réunification avec la Chine continentale. En comparaison, en 1992, plus d’un quart des Taïwanais se considéraient comme chinois et un cinquième d’entre eux se disaient en faveur d’une unification avec Pékin.[8] Ces chiffres marquent une évolution nette de la pensée taïwanaise, une évolution qui déplait fortement à Pékin qui refuse d’entendre parler d’indépendance et d’identité taïwanaise. Par ailleurs, le discours officiel taïwanais ne mentionne jamais clairement le terme d’indépendance. Cela est dû à une ligne rouge tacite tracée par Pékin. Néanmoins, les officiels taïwanais n’hésitent pas aujourd’hui à ouvertement parler de conflit armé avec Pékin. Le ministre de la Défense taïwanais a évoqué lors des derniers heurs que la République de Chine n’hésiterait pas à abattre drones et avions qui continuerait de violer leur espace aérien de manière illégale.[9]

De plus, la politique hostile vis-à-vis de la RPC menée par l’ancien président américain Donald Trump et le rapprochement progressif effectué avec Taipei n’a pas arrangé les choses. L’envoi du secrétaire d’Etat américain à la croissance économique, en septembre 2020, marquait la première visite officielle américaine depuis 1979[10]. Le président Biden ne semble pas s’éloigner du chemin pris par son prédécesseur, sur la question taïwanaise tout du moins.[11] La récente décision de faciliter les interactions entre l’administration américaine et taïwanaise le montre.[12]

Ainsi, depuis plus d’un an, la Chine semble avoir choisi de mener une politique différente vis-à-vis de Taïwan. Des tentatives de faire gagner un candidat pro-Pékin le PCC est passé à des exercices de simulations d’une invasion grandeur nature[13] de ce territoire, considéré comme partie intégrante de la RPC.

Pour arriver à cela, le PCC n’a cessé d’investir et d’améliorer ses capacités militaires.

La concrétisation des ambitions militaires chinoises

L’armée chinoise, tout comme le reste du pays, suit des plans quinquennaux pour son développement. Celui de la marine chinoise était, notamment, au centre du programme de modernisation de la PLA afin d’obtenir une marine de “rang mondial”.[14]

Pékin peut, à présent, prétendre disposer d’une marine puissante voire de la première marine mondiale en termes de nombre de navires. La PLAN dispose, aujourd’hui, de plus de bâtiments de guerre que la marine américaine. Cette amélioration de la marine chinoise s’inscrit dans une logique doctrinale selon laquelle les forces navales d’un pays montrent la puissance de celui-ci. D’après un rapport du Secretary of Defense paru en 2020[15], faisant état des lieux de la puissance militaire chinoise, la marine chinoise dispose désormais de 350 bâtiments de guerre dont 130 étant considérés comme des « combattants de surface majeur »[16]. On compte donc dans l’inventaire chinois deux portes avions, 6 sous marins nucléaires lanceurs d’engins[17] et une flotte de destroyers, de corvettes et de frégates, dont la qualité ne cesse d’augmenter tant en qualité qu’en technologie embarquée. De plus, les prévisions de l’ONI[18] estiment que la Chine disposera de 400 navires de guerres d’ici 2025[19]. La puissance navale chinoise s’appuie également sur une aviation de plus en plus performante et nombreuse qui est aujourd’hui la troisième au monde avec un total de 2500 aéronefs dont 2000 dédiés au combat (avions de chasse, bombardiers stratégiques, avions d’attaques etc.). Enfin, contrairement à beaucoup d’autres armées dans le monde, la Chine considère sa force de missile comme une armée à part entière au sein de son commandement général. La People’s Liberation Army Rocket Force[20] dispose aujourd’hui d’une gamme de missile complète, largement capable d’atteindre Taïwan qui, rappelons-le, n’est situé qu’à 180 kilomètres de part et d’autre du détroit. Cette capacité d’atteindre Taïwan n’a rien d’étonnant. En revanche, la force de missile chinoise peut également pratiquer une stratégie d’interdiction pouvant couper l’accès à la zone pour les Américains.

Pékin peut désormais faire peser une menace militaire sérieuse sur Taïwan et ses alliés.

La confrontation avec les Etats-Unis dans le Pacifique : une nouvelle puissance à relativiser

La flotte américaine dans l’Indo-Pacifique est très présente en mer de Chine et plus particulièrement au Japon.

Les capacités chinoises sont donc à relativiser. L’US Navy reste un « mastodonte » tant en termes de tonnage que de technologies embarquées. Par exemple, le USS Theodore Roosevelt, récemment dépêché en Mer de Chine[21] , est un porte-avions de la classe Nimitz. Il s’agit de l’un des 11 « porte-avions géants » de la même classe. Pour une longueur de 333 mètres et pouvant embarquer au maximum 90 aéronefs avec un rayon d’action quasi-illimité grâce à la propulsion nucléaire[22]. Le Liaoning chinois, récemment aperçu au large de Taïwan, ne bénéficie pas du même équipement. De conception soviétique, il est propulsé au diesel pour une autonomie de 45 jours et ne peut emporter qu’une quarantaine d’aéronefs[23].

De plus, le gouvernement de Taïwan achète énormément de matériel aux américains. C’est notamment le cas en ce moment avec la négociation d’un contrat de vente pour des missiles de longue portée[24]. Une bonne partie de l’arsenal militaire taïwanais est américain ou fabriqué sous licence sur des modèles américains. La reconnaissance de la Chine de Pékin en 1979 n’a donc pas empêché Washington de fournir Taipei en équipement, allant du navire de guerre à l’armement léger.[25] Le gouvernement de Taïwan est conscient de la menace qui pèse sur l’île qui ne pourra résister sans assistance extérieure. Malgré un équipement d’origine américain de qualité, le rapport de force contre la Chine, si Taipei devait lui faire face seule, serait trop important. En réaction aux dernières intrusions sur l’ADIZ, le ministre des Affaires étrangères taïwanais a déclaré que les Taïwanais étaient prêts à se défendre et faire la guerre même « jusqu’au dernier jour », si cela était nécessaire.[26]

Bien que les Etats Unis soient encore et toujours la première puissance militaire mondiale, la montée en puissance de la Chine et de ses forces armées inquiète de plus en plus. Les derniers war games[27] réalisés par le commandement américain ne sont d’ailleurs pas en la faveur des forces états-uniennes. En effet, le rapport d’un de ces war games, réalisé l’année dernière, a récemment fuité et les prévisions sont loin d’être positives pour Washington. Selon ce rapport, non seulement les américains, s’ils devaient partir en guerre contre la Chine, perdraient mais ils perdraient « vite »[28] dans un conflit conventionnel de haute intensité contre la Chine.

Le “géant” américain a donc pris du retard sur son principal adversaire. Mais cela ne signifie pas nécessairement que Pékin osera entrer en conflit ouvert avec Taïwan et indirectement avec Washington.

L’escalade  des tensions entre Pékin et Taipei déjà à l’œuvre

Au vu de la puissance de feu disponible de part et d’autre du détroit de Formose, il est légitime de se demander si la RPC souhaite bel et bien envahir Taïwan par la force. De plus, quelle pourrait être la réponse internationale ?  Et plus particulièrement, la réponse des pays les plus concernés à savoir Taïwan, le Japon, les Etats Unis et leurs alliés ?

Selon l’Amiral Philip S. Davidson, commandant américain de la zone Indopacifique, la Chine pourrait tenter d’annexer Taïwan très rapidement : « La menace est manifeste pour cette décennie, et en fait pour les six prochaines années. » [29]. Le danger est aujourd’hui considéré comme bien réel et un rapport spécial du Council on Foreign Relations intitulé : « Les Etats Unis, la Chine et Taïwan : une stratégie pour éviter la guerre » en atteste. De fait, Taïwan « est en train de devenir le point de rupture le plus dangereux dans le monde des guerres à envisager »[30]. Taïwan semble être la principale préoccupation de Pékin à l’heure actuelle. Une invasion de l’île ne semble plus être l’un des scénarios possibles mais bien celui privilégié par la RPC.

Pour l’heure, il semblerait que les Etats Unis de Joe Biden et la Chine de Xi Jinping soient en plein bras de fer. Pékin ne compte pas en démordre et les récents exercices de ses groupes aéronavals vont être amenés à se renouveler plus fréquemment. La marine chinoise a d’ailleurs récemment expliqué que ce type d’exercices « routiniers » avec pour but de « renforcer les capacités pour protéger la souveraineté, la sécurité nationale et le développement d’intérêts » allaient désormais être « menés de manières récurrentes »[31].

Pour certains analystes, cette posture très offensive de Pékin est une façon de jauger les réactions de Washington ou de les pousser à la faute[32]. Pour Kharis Templeman, professeur spécialisé de la région à Stanford, il s’agit même d’un « aveu d’échec » de la part de Xi jinping[33]. Celui-ci n’aurait pas réussi à influencer les élections et contrer la montée de l’identité taïwanaise. Il essaie donc de provoquer la peur de Taïwan, peut-être pour les pousser à l’erreur qui serait de tirer le premier.

En conclusion, les mouvements de Pékin aux abords de Taïwan sont loin d’être anodins.

Ils s’inscrivent dans la logique de Xi Jinping concernant la reconquête de la « fierté nationale »[34] . En effet, il prévoit l’arrivée de la Chine à la tête des relations internationales d’ici 2049, année marquant le centenaire de la RPC[35]. Ces manœuvres ne concernent pas uniquement Taïwan mais bien toute la mer de Chine. Le PCC envisage celle-ci via le prisme des « 9 lignes »[36]. Ce prisme consiste en le traçage de neuf lignes sur toute la mer de Chine, englobant de nombreuses îles disputées par d’autres pays comme le Japon, le Vietnam ou encore les Philippines. Les récents évènements avec les navires de pêches de la « milice maritime » chinoise au large des Philippines ont poussé les Américains à réaffirmer le traité de protection mutuelle américano-philippin[37]. La future ligne de Washington, au sujet de l’accord de son soutien à Taïwan ou non, permettra d’envisager l’avenir de la République de Chine de manière plus certaine. Il semblerait que le vent aille dans le sens de Taipei. De fait, les actions de Pékin n’ont fait que pousser les Américains à raffermir leur soutien à la République de Chine.

Cette rivalité autour de Taïwan permet également, à l’Etat major américain, de réaliser, que le statut de superpuissance incontestée ne lui était plus assuré. Cela leur permet d’établir de nouvelles stratégies et de réfléchir aux moyens d’empêcher la RPC d’envahir Taïwan. Ces moyens pourraient évidemment se concentrer sur le militaire avec une stratégie d’interdiction avec une forte composante de missiles supersoniques. Ce type de missile, hypervéloce, leur permettrait de contrer les volontés chinoises sans trop exposer leur flotte qui, de par l’éloignement avec le continent américain, est désavantagée. L’outil militaire n’est pas le seul à privilégier.

 

 

Geopolishebdo / Provinces26rdc.net

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