110ᵉ Tribune : Quand Kigali parle à travers l’AFC-M23: À qui appartient réellement la guerre de l’Est? (Pca Jean Thierry Monsenepwo)

Ce lundi 27 juillet 2026, le problème n’est désormais plus seulement de savoir qui combat dans l’Est de la RDC. Il faut surtout savoir au nom de qui l’on combat, pour qui l’on négocie et qui, au bout du compte, décide.

Il y a des déclarations politiques qui passent comme de simples déclarations. Et puis il y en a qui changent la nature même d’un problème. La récente sortie de Paul Kagame devant les cadres du Front patriotique rwandais appartient à cette deuxième catégorie.

Le président rwandais a expliqué que lorsque certains disent vouloir « faire disparaître l’AFC- M23 », cela reviendrait, selon lui, à vouloir « faire disparaître le Rwanda ». Autrement dit, il établit lui-même un lien existentiel entre le devenir de l’Afc-m23 et celui du Rwanda. Cette déclaration est d’autant plus lourde de conséquences qu’elle intervient après plusieurs années durant lesquelles Kigali a présenté le M23 comme un mouvement congolais indépendant, porteur de revendications propres, tout en contestant les accusations internationales relatives à son soutien au mouvement. Cette fois, le problème change de nature.

Car si le destin du M23 est lié à celui du Rwanda, une question fondamentale s’impose désormais à tous ceux qui parlent de paix dans les Grands Lacs :

le M23 est-il seulement une rébellion congolaise soutenue de l’extérieur, ou sommes-nous devant une guerre dont les revendications congolaises servent également de véhicule à des objectifs stratégiques rwandais ?

La nuance est essentielle.

Personne ne peut nier qu’il existe, dans l’Est de la RDC, des Congolais qui ont de véritables griefs : problèmes de sécurité, citoyenneté, représentation politique, accès à la terre, discrimination, gouvernance, intégration des combattants, etc. Ces questions doivent être entendues.

Mais entendre des revendications congolaises ne signifie pas accepter que la politique nationale congolaise soit définie à Kigali.

Et c’est précisément ici que commence le véritable problème.

A. Une question simple : qui parle lorsque Nangaa ou Bisimwa parlent ?

Si Corneille Nangaa ou Bertrand Bisimwa s’adressent à Kinshasa, nous sommes disposés à entendre des Congolais parler des problèmes congolais.

Mais si, dans le même temps, le président du Rwanda affirme que le sort du M23 est indissociable de celui du Rwanda, la question de la représentation devient incontournable.

Lorsque Nangaa parle, parle-t-il uniquement au nom de l’AFC ?

Lorsque Bisimwa parle, parle-t-il uniquement au nom du M23?

Ou certaines de leurs positions constituent-elles aussi, directement ou indirectement, les revendications d’un État voisin engagé militairement dans le conflit ?

Ce n’est pas une question destinée à fermer la porte au dialogue. C’est au contraire une question nécessaire pour rendre le dialogue crédible.

Car un dialogue n’est véritable que lorsque les interlocuteurs disposent d’une capacité réelle à décider.

On ne peut pas demander à Kinshasa de négocier avec des interlocuteurs dont les positions seraient susceptibles d’être déterminées, contraintes ou garanties par une puissance étrangère. Sinon, ce n’est plus un dialogue congolais. C’est une négociation triangulaire déguisée en dialogue interne.

Et c’est là toute la différence.

B. De Goma à Kigali : le problème n’est plus seulement militaire, il est politique

La situation est d’autant plus préoccupante que les faits militaires ont déjà largement dépassé le cadre d’une simple insurrection locale.

Goma et Bukavu sont tombées sous le contrôle de l’AFC/M23 en 2025. Les Nations unies et d’autres organismes internationaux ont documenté une présence militaire rwandaise considérable dans l’Est de la RDC, ainsi qu’un soutien opérationnel au M23. Human Rights Watch estime même que le contrôle exercé par les forces rwandaises et le M23 sur certaines portions du territoire congolais peut relever des standards du droit international humanitaire relatifs à l’occupation belligérante.

Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies, S/2026/466, décrit par ailleurs une présence rwandaise estimée entre 14 000 et 18 000 militaires dans l’Est de la RDC, ainsi qu’une structuration politique, militaire et économique des territoires contrôlés par l’AFC/M23.

Dans ce contexte, le problème n’est plus seulement :

« Que veut le M23? »

La question devient :

« Que veut le M23, que veut l’AFC, et que veut Kigali ? »

Et surtout :

« Où s’arrête la revendication congolaise et où commence l’agenda rwandais ? »

C’est cette frontière qu’il faut désormais clarifier avant tout dialogue dit inclusif.

C. Une histoire qui devrait nous rendre prudents. 

L’histoire récente du Congo nous enseigne quelque chose de terrible : les noms changent, les dirigeants changent, les sigles changent, les communiqués changent.

Mais certains mécanismes, eux, se répètent.

1996 : l’AFDL, 1998 : le RCD, 2004-2009 : Mutebusi, Nkunda, puis le CNDP de bosco tanganda. Le CNDP finit par être intégré au processus politique et militaire congolais en 2009. Mais, en 2012 : le M23.

Une nouvelle mutinerie issue notamment des anciens réseaux du CNDP donne naissance au M23. Le mouvement prend Goma en novembre 2012 avant de se retirer sous pression internationale. À l’époque déjà Les Nations unies avaient alors documenté le soutien extérieur dont bénéficiait le mouvement. (ladepeche.fr) 2021-2022 : le M23 revient. Et depuis 2023 : l’AFC-M23.

Une nouvelle architecture politique apparaît autour de Corneille Nangaa et de l’Alliance Fleuve Congo, qui s’articule avec le M23. Nouveaux noms. Nouvelles structures. Nouvelles générations de combattants.

Mais une constante demeure :

Kigali.

Voilà pourquoi nous devons nous méfier des solutions qui consistent simplement à changer le nom du mouvement armé sans traiter le système qui le rend possible.

À chaque époque, on nous présente une nouvelle organisation, de nouvelles revendications, de nouveaux porte-paroles et parfois même une nouvelle génération de combattants.

Mais une question demeure :

Pourquoi l’Est du Congo doit-il constamment devenir le terrain d’expression des intérêts sécuritaires, politiques ou économiques de puissances étrangères ?

Le problème n’est pas de prétendre que tous les combattants de ces mouvements seraient étrangers.

Ce serait historiquement et sociologiquement faux.

Et c’est justement ce qui rend le problème plus complexe.

Un mouvement peut être composé de Congolais tout en étant instrumentalisé par une puissance étrangère.

La nationalité des combattants ne suffit donc pas à établir l’indépendance stratégique d’une rébellion.

La vraie question est celle de la chaîne de commandement, du financement, de l’armement, des objectifs stratégiques et de la capacité à décider librement.

C’est cela qu’il faut examiner.

D. La congologité d’une rébellion ne se décrète pas par la nationalité de ses combattants.

Il faut sortir d’un raisonnement trop simpliste.

Être Congolais ne signifie pas automatiquement que l’on combat pour les intérêts de la République démocratique du Congo.

Un Congolais peut combattre pour une cause juste.

Il peut aussi combattre pour une cause injuste. Il peut être manipulé. Il peut être instrumentalisé. Il peut être convaincu. Il peut être recruté.

Il peut même croire sincèrement défendre sa communauté tout en servant, objectivement, une stratégie élaborée ailleurs.

Ce qui permet de déterminer cette nature, c’est aussi de savoir :

  • qui arme ;
  • qui forme ;
  • qui ravitaille ;
  • qui renseigne ;
  • qui finance ;
  • qui définit les objectifs militaires ;
  • qui décide quand avancer ;
  • qui décide quand se retirer ;
  • et surtout, qui fixe les limites de la négociation.

C’est ici que la déclaration de Kagame prend une dimension considérable.

Si Kigali affirme que la disparition du M23 équivaudrait à une menace contre le Rwanda lui-même, alors Kigali reconnaît, au minimum politiquement, que la survie du M23 constitue pour le Rwanda un enjeu stratégique majeur.

À partir de cet instant, la question de l’autonomie politique du M23 ne peut plus être évacuée comme une simple accusation de Kinshasa.

E. Le dialogue : oui. mais avec qui ?

Le président de la République Félix Tshisekedi a fait le choix du dialogue. Ce choix mérite d’être pris au sérieux. Parce qu’un chef d’État responsable doit chercher à mettre fin à une guerre.

Mais dialoguer ne signifie pas être naïf. Et le président est suffisamment avisé.

Et surtout, dialoguer ne signifie pas renoncer à identifier l’ensemble des parties réellement impliquées dans la crise. Kinshasa peut parler avec des Congolais.

Kinshasa peut même pouvoir parler avec des Congolais qui ont pris les armes.

Mais il faut que ces Congolais viennent à la table avec une position clairement congolaise.

Sinon, le risque est immense.

Nous pourrions négocier aujourd’hui avec des interlocuteurs congolais pour découvrir demain que certaines concessions faites à l’AFC-M23 n’auront pas résolu la question fondamentale avec Kigali.

Et nous recommencerions dans cinq ans.

Comme nous l’avons fait hier.

Comme nous l’avons fait avant-hier.

Ce serait non pas résoudre la crise, mais simplement repousser sa prochaine explosion.

F. Le préalable n’est pas le silence : c’est la clarté

C’est pourquoi il faut poser une exigence simple aux Congolais qui souhaitent discuter avec Kinshasa :

condamner publiquement l’agression étrangère contre la RDC.

Ce n’est pas demander à Corneille Nangaa ou à Bertrand Bisimwa de renier leurs revendications politiques.

Ce n’est pas leur demander d’abandonner leurs communautés.

Ce n’est pas leur demander de soutenir aveuglément Kinshasa.

C’est leur demander une chose beaucoup plus fondamentale :

dire clairement si leur combat est celui d’une opposition congolaise à l’État congolais ou celui d’une coalition congolaise soutenue et stratégiquement dépendante d’un État étranger.

La différence est fondamentale.

Parce qu’un Congolais peut être opposé au gouvernement de Kinshasa sans être opposé à la République démocratique du Congo.

Un Congolais peut demander une réforme de l’État sans accepter l’occupation de son territoire.

Un Congolais peut dénoncer les discriminations dont sa communauté est victime sans accepter que Kigali décide de l’avenir de Goma, Bukavu, Masisi ou Rutshuru.

On peut contester Tshisekedi sans combattre le Congo.

Et c’est précisément cette distinction que le dialogue doit restaurer.

F. Le sevrage de Kigali : le véritable test de sincérité

Si l’AFC-M23 veut démontrer qu’elle est réellement une force politique congolaise, elle dispose d’un moyen extraordinairement simple de le démontrer :

condamner sans ambiguïté toute présence militaire étrangère sur le territoire congolais.

Pas demain. Pas après un accord. Pas après avoir obtenu toutes ses revendications.

Maintenant.

Et cela vaut pour toutes les forces vives, sans exception.

C’est à ce moment-là que nous pourrons mesurer la profondeur des autonomies politiques.

Parce qu’un mouvement véritablement national ne devrait pas avoir besoin de l’armée d’un autre pays pour faire valoir ses revendications nationales.

Il ne peut pas avoir des opposants congolais pilotés de l’extérieur et présentés comme une affaire strictement intérieure.

Voilà la ligne rouge.

G. Le risque du « dialogue » qui ne ferme pas la guerre.

Le Congo a déjà connu cette mécanique.

On signe. On intègre. On amnistie. On réorganise. On promet. On repartage. On proclame la paix.

Puis, quelques années plus tard, une nouvelle rébellion apparaît.

Un nouveau sigle. Un nouveau porte-parole. Une nouvelle revendication. Et la guerre revient.

Pourquoi ?

Parce que le problème n’avait pas été résolu à sa racine. Il avait simplement été suspendu.

Le véritable objectif du dialogue de 2026 ne devrait donc pas être simplement de faire taire les armes. Il devrait être de fermer définitivement le cycle des rébellions par procuration.

Sinon, nous aurons seulement fabriqué une nouvelle pause entre deux guerres.

G. Le vrai dialogue doit être congolais. 

Il faut donc distinguer deux choses.

Le dialogue avec les Congolais: oui.

Le dialogue sous la tutelle stratégique d’une puissance étrangère : non.

Le premier peut produire la paix.

Le second risque de produire un nouvel arrangement provisoire.

Et la différence est capitale.

Le Congo n’a pas besoin d’une paix qui lui laisse une bombe à retardement.

Il a besoin d’une paix qui empêche que dans cinq, dix ou quinze ans, un nouveau mouvement armé apparaisse sous un nouveau nom pour reprendre exactement le même territoire avec exactement les mêmes soutiens régionaux.

H. Kagame vient peut-être, sans le vouloir, de poser la question que kinshasa devrait poser.

Lorsque le président rwandais affirme que vouloir faire disparaître le M23 reviendrait à vouloir faire disparaître le Rwanda, il offre involontairement à Kinshasa une formidable opportunité diplomatique.

Il faut simplement lui répondre par une question :

Si le M23 est une affaire strictement congolaise, pourquoi sa disparition constituerait-elle une menace existentielle pour le Rwanda ?

Cette question mérite d’être posée partout :

À Kinshasa.

À Kigali.

À Washington.

À Doha.

À Genève.

À New York.

Et dans toutes les capitales qui prétendent contribuer à la paix dans les Grands Lacs.

Parce qu’une paix durable ne peut pas être bâtie sur une ambiguïté aussi fondamentale.

Conclusion : le jour où le M23 devra choisir entre Kigali et Kinshasa. 

Le moment de vérité est peut-être arrivé.

L’AFC-M23 doit désormais répondre à une question historique. Est-elle une force politique congolaise qui demande à Kinshasa de réformer le Congo ?

Ou est-elle le prolongement congolais d’une stratégie régionale dont les objectifs dépassent largement ses propres revendications ?

La réponse ne se trouve pas dans les communiqués.

Elle se trouve dans les actes.

Elle se trouve dans la capacité à condamner l’agression étrangère.

Elle se trouve dans la capacité à exiger le retrait de toute force étrangère du territoire congolais.

Elle se trouve dans la capacité à négocier avec Kinshasa sans intermédiaire militaire étranger.

Elle se trouve dans la capacité à accepter que l’avenir du Kivu soit décidé à la table des Congolais et non dans les bureaux d’une capitale étrangère.

Voilà le véritable test.

Car le Congo peut dialoguer avec ses enfants.

Même lorsqu’ils se sont égarés.

Des fois, Même lorsqu’ils ont pris les armes.

Même lorsqu’ils ont commis des erreurs.

Mais le Congo ne peut pas accepter qu’un dialogue entre Congolais serve de façade à une négociation dont une partie des véritables revendications serait formulée ailleurs.

La paix ne doit donc pas simplement être un cessez-le-feu entre Kinshasa et l’AFC-M23.

Elle doit être la fin du système qui permet à une puissance étrangère de transformer périodiquement des Congolais en instruments de ses propres intérêts.

Depuis 1996, les noms ont changé.

AFDL.

RCD.

Mutebusi.

Nkunda.

CNDP.

M23.

AFC-M23.

Mais le Congo, lui, est toujours là. Et peut-être est-il temps de poser la question que nous avons trop longtemps évitée :

Et si le véritable problème de l’Est n’était pas seulement de savoir quelle rébellion vient de naître, mais pourquoi, depuis trente ans, le même voisin parvient toujours à trouver une nouvelle rébellion à soutenir ?

La réponse à cette question pourrait bien être la condition préalable à toute paix véritable.

Parce que le jour où les Congolais qui veulent parler à Kinshasa diront clairement : « Nous défendons nos revendications, mais nous ne défendons aucun agenda étranger sur le sol congolais », ce jour-là commencera peut-être le véritable sevrage de la guerre.

Et le jour où le dernier soldat étranger quitt

era le territoire congolais, il restera enfin aux Congolais une tâche immense, mais salutaire :

régler entre eux les problèmes du Congo, sans Kigali, sans Kampala, sans aucune autre capitale à leur place.

C’est cela, la souveraineté.

C’est cela, la paix.

Et c’est peut-être cela, enfin, la fin du cycle.

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