Le temps de la négociation politique semble bien loin désormais.
Joseph Kabila, l’ancien président de la République démocratique du Congo (2001-2018) s’est réinvité sur le devant de la scène politique de son pays après six années de silence et quelques mois d’exil. Il avait annoncé lui-même, vendredi 23 mai, lors de son premier discours public depuis qu’il a quitté le pouvoir en janvier 2019, qu’il se rendrait prochainement à Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu devenue le quartier général du mouvement antigouvernemental AFC/M23.
Quarante-huit plus tard, promesse tenue, l’ancien chef de l’État a déposé ses bagages à Goma, ouvrant une nouvelle page dans le conflit qui ébranle la RDC depuis le retour du M23 au printemps 2022.
Avec l’accord de la région ?
Dans son discours du 23 mai, Joseph Kabila a expliqué qu’il avait pris le temps de s’entretenir avec de nombreux présidents de la région. “S’il revient à Goma, c’est qu’il a obtenu le quitus de ses pairs”, abonde Bob Kabamba, politologue à l’université de Liège et un des meilleurs connaisseurs de la politique congolaise et de ses acteurs. Pour l’universitaire, “Kabila doit avoir le soutien aussi bien de la SADC (Afrique australe, région où il séjourne depuis son exil, NdlR), que de l’EAC (Afrique de l’Est où il se trouve aujourd’hui, NdlR) et de la CEEAC (Afrique centrale)”. L’isolement africain de Félix Tshisekedi apparaît de plus en plus évident au fil des semaines et des mois. Il ne faut pourtant pas lire cet isolement comme un soutien inconditionnel à Joseph Kabila. “Plusieurs voisins, dont l’Angola, ne veulent pas revoir Kabila au pouvoir en RDC”, explique un diplomate qui se dit “convaincu” que “l’ancien président est conscient qu’il peut être un obstacle et qu’il doit être vu comme une étape pour en finir avec l’actuel régime, pas comme l’homme providentiel”.
La voie des armes
Un dialogue politique est-il encore envisageable en RDC ? “Félix Tshisekedi a humilié la classe politique, il n’a même pas répondu aux messages des évêques catholiques de la Cenco et aux protestants de l’ECC qui tentent de mettre sur pied un grand dialogue”, poursuit notre diplomate. “Joseph Kabila a eu une approche politique de la crise actuelle quand il s’est entendu avec des opposants, dont Moïse Katumbi, à Addis-Abeba, en décembre dernier”, explique Bob Kabamba. “Mais cela n’a abouti à rien. Par contre, Félix Tshisekedi a accepté de s’asseoir à la table de négociation avec l’AFC/M23 à Doha, au Qatar. Il entend l’opposition militaire mais reste sourd aux opposants politiques. C’est le constat qu’a dû tirer Joseph Kabila qui, je le pense, a donc opté pour l’opposition armée. Sa prise de parole, son arrivée à Goma sont autant de signaux qui marquent la lassitude de cet homme face aux dérives du pouvoir et à son refus d’accepter de parler avec les opposants politiques”. L’universitaire en revient au discours du 23 mai. “Dans sa sortie, il fait référence à son serment de militaire, pas à celui d’homme politique. Je pense qu’il a clairement opté pour l’option militaire pour mettre fin à la dictature, Il cherche clairement un changement de régime”.
Le Katanga dans le viseur
Sur le terrain, le front militaire est assez stable depuis plusieurs semaines malgré de régulières escarmouches. Les rebelles de l’AFC/M23 contrôlent une large partie du Nord-Kivu. Au Sud-Kivu, ils gèrent § la grande ville de Bukavu et sont aux portes d’Uvira, piquée sur le lac Tanganyika, sur la frontière burundaise. La “bataille d’Uvira” est vue par beaucoup comme l’un des derniers fronts que peuvent tenir les forces favorables au pouvoir de Kinshasa. On y retrouve des militaires de l’armée congolaise soutenus par des milliers d’éléments des troupes officielles burundaises et des wazalendo, ces milices criminelles armées et financées par Kinshasa. Plus au sud, en direction de la ville de Kalemie, la capitale de la province de Tanganyika, issue du découpage du grand Katanga, l’armée congolaise sera seule face aux troupes de l’AFC/M23 qui n’a jamais connu le moindre revers, depuis son retour sur le terrain en mai 2022, face à cette armée démotivée, sous-payée et sous-armée.
La chute d’Uvira pourrait signer le bon d’entrée pour les rebelles dans le Katanga, terre de tous les enrichissements du clan présidentiel depuis plusieurs années. Plus au Sud, dans les provinces du Lualaba (Kolwezi) et du Haut-Katanga (Lubumbashi), le pouvoir a mobilisé depuis plusieurs mois ses meilleurs éléments de la garde républicaine pour défendre ce coffre-fort. Mais là aussi, Joseph Kabila, fils de cette province, pourrait jouer un rôle catalyseur pour une population civile qui a été marginalisée par Kinshasa. Dans cette perspective, il faudra être attentif au rôle de l’ancien gouverneur Moïse Katumbi. Si les deux Katangais devaient mutualiser leurs forces, le Grand Katanga pourrait tomber rapidement, privant le clan présidentiel et l’État tshisekediste de substantielles rentrées.
La libre Afrique / Provinces26rdc.com
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