De lourds combats, les troupes de l’AFC/M23 ont pris pied dans la capitale du Nord-Kivu la nuit du 26 au 27 janvier 2025.
“Ce n’est pas parfait. Mais c’est nettement mieux”, sourit Alphonse Bahati, ingénieur électricien, reconverti en livreur en tous genres “grâce à l’achat d’un petit camion. Ça rapporte assez pour manger et juste pas assez pour vraiment vivre”, poursuit, à 28 ans, ce papa de deux filles de 3 et 5 ans. Ce midi de janvier, sous un soleil de plomb, il décharge prudemment, dans le quartier de Mapendo, sur l’avenue Rumangabo, à Goma, une cargaison de légumes venus de Luvingi, dans la plaine de la Ruzizi, dans le Sud-Kivu. “C’est la première fois que je vois des légumes de cette région depuis longtemps”, explique-t-il. “Ici, à Goma, avec l’insécurité dans la région et l’état désastreux des routes, beaucoup de légumes viennent de l’étranger”.
il y a un peu plus d’un an, “la pomme de terre était en crise à Goma”, explique Jacques Tshokola, commerçant dans la grande ville du Nord-Kivu. “La production locale s’était effondrée. Beaucoup d’agriculteurs avaient fui leurs champs. Il avait fallu importer beaucoup de légumes. Ils venaient surtout du Kenya, du Malawi et de la Tanzanie. Un peu du Rwanda aussi. Cela pouvait mettre deux semaines pour arriver et traverser plusieurs frontières. Les prix ont évidemment explosé.”
Aujourd’hui, la situation s’est un tout petit peu améliorée, les prix sont légèrement redescendus mais restent bien plus élevés qu’avant la chute de Goma. Certaines régions restent instables, certains intrants plus chers et les attaques de drones menées par Kinshasa, notamment dans le Masisi, le grenier du Nord-Kivu, empêchent tout retour à la normale. Le vendredi 2 janvier 2026, un drone a lâché un engin explosif sur un bâtiment de l’ONG War Child dans le centre de la cité de Masisi. Sept civils ont été tués, des habitations voisines ont été fortement endommagées et, selon MSF, plus de 40 blessés ont été soignés à l’hôpital général de référence de Masisi.
La fin des tracasseries
“Ces attaques visent à faire des dégâts et des morts mais aussi et peut-être surtout à semer la peur”, explique Christine Kambare, mère de famille gomatracienne, diplômée en sciences économiques qui ajoute : “Kinshasa essaie toujours de nous asphyxier économiquement. La preuve, c’est que les banques ne peuvent toujours rouvrir. Par contre, il faut reconnaître que la vie, si elle est plus chère, est devenue nettement moins compliquée et moins stressante”. Comme beaucoup d’interlocuteurs rencontrés dans la région contrôlée par l’AFC/M23, elle met en avant le retour d’une certaine quiétude quotidienne et la fin des “tracasseries”, toutes ces tentatives des autorités policières ou administratives de soutirer de l’argent au citoyen lambda.
“Avant, quand j’allais déposer les enfants à l’école, je devais préparer une petite liasse de billets que je devais distribuer en chemin aux policiers du roulage”, raconte Christine. “Pourtant, je passais tous les jours, je respectais scrupuleusement les règles mais si je ne sortais pas les 1 000 ou 2 000 francs (approximativement de 50 cents à 1 euro, NdlR), je savais qu’ils allaient me faire perdre un temps précieux. Aujourd’hui, c’est fini, la circulation est fluide dans Goma et dans toute la région contrôlée par l’AFC/M23.”
“Il y a beaucoup moins de policiers et tout roule nettement mieux”, constate Alphonse Bahati, le chauffeur-livreur qui insiste : “je n’aurais jamais pensé me lancer dans cette activité du temps de l’ancienne police congolaise. C’était du racket permanent. Si vous aviez un camion, il fallait vraiment cracher cher. Et il aurait aussi fallu que je paie de pseudos taxes indues aux services qui m’ont octroyé la licence pour exercer mon métier. Ici, c’était payant, pas très cher, les prix étaient affichés au mur et tout le monde a respecté la loi. En fait, il faut qu’on s’habitue à ne plus avoir peur d’entreprendre une démarche administrative après toutes ces années de corruption absolue”.
L’enfer sur la route
Plus au sud, à Kamanyola, à l’intersection du Burundi et du Rwanda, Hassan, le nouveau chef de la cité, et son adjoint André Balagizi, racontent comment des péages avaient été installés sur la route nationale 5 qui permet d’accéder à Uvira. “Sur les 65 kilomètres, certains jours, les wazalendos (les “patriotes”, d’anciens membres de milices convertis en force supplétive de l’armée congolaise et armés par le pouvoir de Kinshasa, NdlR) plaçaient jusqu’à 21 barrières pour demander des péages illégaux. La route est déjà très mauvaise et si vous y ajoutez cette menace, ça devient un enfer. Aujourd’hui, il n’y a plus le moindre péage illégal sur cette route”.
Dans la ville de Goma, beaucoup saluent aussi la fin des coups de feu intempestifs. Ici, on parle de “coups de balle”. “Des coups de balle qui n’étaient pas dus à la guerre mais aux wazalendos. Ces gars faisaient régner la terreur. Ils pillaient les magasins, exigeaient de manger gratuitement dans les restaurants. Ceux qui ont eu le malheur de leur résister ou de ne pas obéir assez vite sont morts ou handicapés, après avoir subi les pires sévices”, explique Immaculée, une jeune Banyarwanda, Tutsi du Nord-Kivu, qui nous raconte comment elle est restée enfermée chez elle pendant plusieurs semaines à la fin de l’année 2024 “parce qu’une bande de wazalendos s’était installée dans mon quartier. Mes parents m’ont interdit de sortir. Ces bandits faisaient régner la violence et nous les jeunes Banyarwanda étions particulièrement visés. Plusieurs de mes amies ont été violées par ces hommes qui étaient toujours souls.”
Un an après la prise de contrôle de Goma mais aussi de Bukavu et de toutes les cités entre ces deux grandes villes par les troupes antigouvernementales, rares sont les témoins qui appellent au retour des troupes de Kinshasa. Bosco est une exception. “Sans emploi, je galère”, nous dit-il. “Avant, je pouvais trouver de petits boulots. Maintenant, c’est fini. C’est trop compliqué”.
Micheline, elle, met en avant la propreté retrouvée des villes. “Surtout Goma. Et quand c’est propre, on n’a pas envie de salir”, s’amuse-t-elle, avant d’ajouter : “En fait, ce qui nous manque, c’est la paix. Ici, à Goma, c’est tranquille mais on sait que la guerre est toujours là et on ne peut pas ignorer qu’elle peut revenir à tout moment. En plus, on a tous de la famille qui est directement concernée. J’espère, avant de mourir, que je pourrai connaître la paix dans la région des Grands lacs”.
Lalibre Afrique / Provinces26rdc.com
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