À chaque fois que la République démocratique du Congo envisage un dialogue politique, une même idée ressurgit : celui-ci ne serait véritablement « inclusif » que s’il associait Joseph Kabila, le M23/AFC et tous les acteurs ayant pris les armes contre la République. Présentée comme une évidence, cette thèse mérite pourtant d’être examinée avec rigueur. Car derrière le mot inclusivité se cache parfois une dangereuse confusion entre réconciliation, négociation politique et impunité.
Le premier sophisme consiste à affirmer que le M23 serait un simple mouvement politique congolais avec lequel il faudrait naturellement dialoguer. Certes, ce mouvement compte des Congolais dans ses rangs. Mais cette réalité ne saurait effacer un autre fait, largement documenté par les rapports successifs des experts des Nations unies : le M23 bénéficie d’un soutien militaire, logistique et politique du Rwanda. La présence des soldats rwandais sur le territoire congolais, les livraisons d’armes, les chaînes de commandement et les opérations conjointes ont été abondamment documentées.
Le recrutement de citoyens congolais ne transforme donc pas une agression extérieure en simple conflit interne. Il s’agit d’une méthode classique de guerre par procuration : utiliser des nationaux afin de masquer l’implication directe de l’État qui soutient la rébellion. C’est précisément ce brouillage qui nourrit aujourd’hui le récit selon lequel la crise de l’Est ne serait qu’une querelle entre Congolais, alors que de nombreux éléments attestent d’une dimension régionale.
Le deuxième malentendu consiste à croire qu’un dialogue inclusif devrait nécessairement intégrer tous les détenteurs d’armes. Or, dans un État de droit, le dialogue politique n’a jamais eu vocation à remplacer la justice. Une démocratie distingue clairement le débat politique, les négociations de paix et la responsabilité pénale. Confondre ces trois registres revient à fragiliser les institutions elles-mêmes.
Lorsque des groupes armés sont accusés de massacres, de déplacements forcés de populations, de violences sexuelles, de pillages et d’occupation illégale de portions du territoire national, la première exigence demeure celle de la justice. Le dialogue ne peut devenir un mécanisme d’effacement des responsabilités.
La question fondamentale est alors simple : quel message la République adresse-t-elle à ses citoyens lorsqu’elle récompense ceux qui ont choisi les armes ? Que suffit-il désormais de créer une rébellion, de tuer des compatriotes, d’occuper des villes, puis de revendiquer des postes ministériels, militaires ou administratifs pour être reconnu comme interlocuteur politique incontournable ?
Depuis près de trois décennies, la RDC répète ce même cycle. Rébellion, négociation, intégration, nouvelle mutinerie, nouvelle rébellion. Cette succession d’accords sans véritable reddition des comptes a progressivement installé l’idée selon laquelle la violence constitue un raccourci vers le pouvoir.
Cette logique ne consolide pas la paix ; elle encourage la prochaine rébellion.
L’argument selon lequel Joseph Kabila serait aujourd’hui un acteur incontournable mérite également d’être interrogé. Être un ancien chef de l’État ne confère pas automatiquement le statut d’homme indispensable.
Durant dix-huit années de pouvoir, la RDC n’a jamais réussi à rétablir durablement son autorité dans l’Est du pays. Les groupes armés se sont multipliés, les infiltrations se sont poursuivies et l’exploitation illicite des ressources naturelles a continué d’alimenter l’économie de guerre. Dans le même temps, de nombreux rapports nationaux et internationaux ont fait état d’une gouvernance marquée par l’opacité, des détournements de ressources publiques, des réseaux de prédation économique et un enrichissement considérable d’une partie de l’élite politique, tandis que la majorité de la population demeurait confrontée à une pauvreté persistante.
Dans ces conditions, soutenir que Joseph Kabila serait aujourd’hui indispensable à la résolution de la crise relève davantage d’un choix politique que d’une démonstration fondée sur les résultats de sa gouvernance. Un responsable qui n’a pas résolu un problème pendant dix-huit ans ne devient pas, par principe, la solution incontournable à ce même problème.
L’expérience congolaise fournit d’ailleurs une autre leçon. Chaque fois que des mouvements rebelles ont obtenu des grades militaires, des fonctions politiques ou une intégration dans les institutions sans véritable processus de justice, les mêmes conséquences se sont reproduites : infiltrations des services de sécurité, fragilisation de l’État, nouvelles mutineries et résurgence de nouvelles rébellions.
Transformer la rébellion en voie d’accès aux responsabilités publiques revient à créer un dangereux précédent. Pourquoi participer au débat démocratique lorsque la violence offre davantage de résultats que les urnes ?
Une paix durable ne se construit pas sur la récompense des armes. Elle repose sur le rétablissement de l’autorité de l’État, le retrait des forces étrangères, la protection de la souveraineté nationale, la justice pour les victimes et un dialogue entre les acteurs politiques respectueux de la Constitution et des institutions républicaines.
L’inclusivité est un principe démocratique fondamental, mais elle connaît des limites. Elle vise à représenter les composantes légitimes de la nation, non à consacrer un droit automatique à participer au pouvoir pour quiconque choisit la violence contre son propre pays. Une République qui récompense systématiquement les rébellions finit par institutionnaliser la violence comme mode d’accès au pouvoir.
Le véritable débat ne consiste donc pas à savoir si Joseph Kabila ou le M23 doivent impérativement siéger autour d’une table. La vraie question est beaucoup plus profonde : quelle République voulons-nous bâtir ?
Une République où l’accès aux responsabilités repose sur les élections, le mérite, le respect de la Constitution et des lois ? Ou une République où les armes deviennent le moyen le plus efficace d’obtenir des postes, de négocier son impunité et d’affaiblir progressivement l’État ?
Le dialogue demeure un instrument indispensable de la paix. Mais il ne doit jamais devenir une prime à la rébellion ni un substitut à la justice. Sans responsabilité, il n’y a pas de paix durable. Sans justice, il n’y a pas de véritable réconciliation. Et sans ces deux exigences, la République risque de transmettre aux générations futures la plus dangereuse des leçons : qu’au Congo, prendre les armes rapporte davantage que respecter les lois.
Éric Kamba, Géostratège, analyste des relations internationales et chercheur en politiques publiques
Ouragan / Provinces26rdc.com
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