L’Afrique importe jusqu’à 90 % de ses médicaments alors que le Congo produit 80 % de la quinine mondiale. Un ex-cadre de Nestlé veut inverser cette logique absurde en développant la seule usine africaine produisant des antipaludiques localement.
Roland Decorvet a fait carrière chez Nestlé comme cadre supérieur à travers le monde. Arrivé presque au sommet, il a traversé une crise de sens profonde. Il a alors quitté l’entreprise pour fonder Alpha Talents Africa, une société d’investissement à impact social qui privilégie l’utilité sociétale au profit. Aujourd’hui, il souhaite moderniser une entreprise pharmaceutique au Congo.
Le sexagénaire mise sur des projets économiques destinés à aider la population – ce qu’on appelle en anglais impact investment. Le Vaudois ne recherche pas des dons, mais des capitaux: «Ce dont nous avons besoin, ce sont des emplois sur place.» Selon lui, les populations africaines n’ont pas besoin de dons motivés par la compassion. «Elles ont besoin d’investissements capables de créer progressivement de la richesse.» Un autre ancien cadre de Nestlé participe également à cette démarche.

Mise en sac de l’écorce de quinquina.
Pharmakina est le seul fabricant africain à produire des médicaments antipaludiques directement à partir de matières premières locales. L’entreprise constitue par ailleurs le plus grand employeur du Sud-Kivu, avec près de 1000 employés permanents et 300 postes supplémentaires prévus.
Cette entreprise pharmaceutique du nord-est du Congo mise sur une ressource locale: la quinine qui pousse naturellement dans la région. Contrairement aux médicaments modernes contre lesquels le parasite responsable du paludisme développe des résistances, la quinine conserve toute son efficacité. Extraite de l’écorce d’un arbre tropical, cette substance combat les infections de paludisme depuis quatre cents ans. «Personne n’a réussi à produire chimiquement ce principe actif végétal », explique Roland Decorvet. C’est pourquoi Pharmakina collabore avec 6000 paysannes et paysans propriétaires de plantations de quinquina, en leur garantissant des prix d’achat équitables.

Roland Decorvet a fondé Alpha Talents Africa.
Cette année, Roland Decorvet a présélectionné 5 millions de plants d’arbres pour étendre les plantations. L’entreprise les distribue gratuitement aux familles de petits agriculteurs qui pratiquent l’agroforesterie écologique.

Des employés de Pharmakina avec des plants de quinquina.
Le Congo produit 80 % de la quinine mondiale. Cette substance sert à donner son goût légèrement amer à l’eau tonique (ndlr: ou tonic water), mais elle entre aussi dans la composition de médicaments contre la malaria.
Le président Donald Trump pousse les États-Unis à rapatrier la production de médicaments sur leur territoire, invoquant le déficit de la balance commerciale et la sécurité de l’approvisionnement. Une telle démarche serait encore plus pertinente pour les pays africains. L’Afrique importe en effet entre 70 % et 90 % de tous ses médicaments depuis d’autres continents. Exemple frappant avec le traitement de la malaria: le Congo exporte actuellement la majeure partie de sa quinine comme matière première vers l’Inde, puis réimporte les médicaments finis.
Aujourd’hui, la quinine est principalement administrée par perfusion dans les cas de paludisme potentiellement mortel. «Il y a plusieurs décennies déjà, nous avons toutefois observé que la quinine, associée à l’antibiotique clindamycine, pouvait être utilisée efficacement et en toute sécurité lors de simples épisodes de paludisme», explique Marcel Tanner. Ce professeur émérite d’épidémiologie à l’Université de Bâle a dirigé pendant près de vingt ans l’Institut tropical et de santé publique suisse Swiss TPH. Il siège au conseil scientifique d’Alpha Talents Africa.

Marcel Tanner souhaite mener de nouveaux essais cliniques sur la thérapie combinée quinine-antibiotique pour en faire un traitement standard. L’objectif: disposer d’alternatives efficaces supplémentaires. «C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui, les thérapies standards ont tendance à montrer une efficacité réduite, voire des résistances.»
Roland Decorvet cherche à lever 10 millions de fonds
Or pour constituer une véritable alternative au traitement standard actuel, la production de Pharmakina doit répondre aux normes internationales. «C’est pourquoi il faut investir dans de nouvelles installations et de nouveaux processus de production», note Marcel Tanner.
Roland Decorvet recherche actuellement 10 millions de francs suisses en capitaux frais. Trois family offices suisses, soit des familles fortunées disposant de leur propre gestion de fortune, participent déjà au projet. L’objectif de rendement se situe entre 8 % et 10 %. Au Congo, les investissements comportent des risques de perte plus élevés qu’ailleurs, d’où la nécessité d’une rentabilité supérieure.
«Les investissements en Europe peuvent être aussi risqués qu’en Afrique », tient néanmoins à préciser Roland Decorvet. Lors de ses entretiens avec des investisseurs potentiels, il cite en exemple la chute de Credit Suisse.
Pharmakina appartenait autrefois à Roche
Le géant pharmaceutique bâlois Roche a été brièvement propriétaire de Pharmakina. Cette entreprise congolaise, fondée il y a plus de 80 ans, avait été rachetée en 1961 par le groupe allemand Boehringer Mannheim. Après l’acquisition de ce dernier par Roche, la société bâloise s’est rapidement défaite de l’entreprise congolaise, qui ne cadrait manifestement pas avec son modèle commercial. Il y a trois ans, Alpha Talents est devenu l’actionnaire principal de Pharmakina en y investissant 26 millions de dollars.
Roland Decorvet a passé vingt-cinq ans chez Nestlé. À 50 ans, il est devenu chef de pays pour la Chine, alors deuxième plus grand marché du groupe. « Je me suis dit: « Maintenant que j’ai atteint ma plus haute position, il est temps de partir», explique-t-il. Il cherchait par ailleurs un sens plus profond à sa vie. « Je n’ai pas pu sauver des vies avec mon travail à l’époque, c’est exactement ce que je fais maintenant avec les médicaments contre la malaria.»
Chez Nestlé, Roland Decorvet a développé l’approvisionnement local en matières premières. Face à l’absence de producteurs laitiers en Chine, il a ainsi supervisé la formation d’exploitations agricoles locales à l’élevage bovin.
Au Congo, l’enjeu n’est pas d’introduire la culture de la quinine, mais de la développer et d’assurer une rémunération équitable aux familles paysannes.
Aussi des médicaments contre d’autres maladies
L’ancien directeur général de Nestlé pour l’achat de matières premières Hans Jöhr fait également partie d’Alpha Talents. Aujourd’hui retraité, il milite pour une agriculture fondée sur des méthodes de culture naturelles. « Avec Pharmakina, nous voulons expérimenter un autre modèle d’aide au développement, explique ce septuagénaire. Il faut de véritables projets modèles, où les personnes concernées constatent qu’elles en sont effectivement les principales bénéficiaires.» Pour lui, la clé du succès réside dans l’utilisation de matières premières régionales.
Les cultivateurs de quinquina et les employés de Pharmakina ne sont pas les seuls à en profiter. Chaque année, 7,5 millions de personnes peuvent être traitées à moindre coût grâce aux médicaments antipaludiques produits au Congo. L’entreprise réalise un chiffre d’affaires de 14 millions de dollars. Alpha Talents souhaite développer Pharmakina pour concevoir et produire des médicaments à base de plantes contre d’autres pathologies.
Le géant pharmaceutique bâlois Novartis vient de mettre au point un nouveau médicament de synthèse contre le paludisme. Il s’agit du premier nouveau traitement contre cette maladie infectieuse depuis vingt-cinq ans, efficace même en cas de résistance. Selon Marcewl Tanner, ce développement ne représente toutefois pas une concurrence pour Pharmakina. «Il faut toujours différentes alternatives, ce qui peut aussi retarder ou empêcher les résistances », explique-t-il. Il souligne également l’importance de développer des médicaments directement dans les régions touchées par le paludisme. « Ainsi, le médicament est mieux accepté et nous pouvons réagir plus rapidement et plus efficacement », précise-t-il.
24heures / Provinces26rdc.com
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