C’est le point noir de l’An 1 du gouvernement Suminwa II. Presque tous les ministres ont donné des nouvelles encourageantes dans leurs secteurs respectifs lors de l’exercice de reddition des comptes organisé depuis un mois. Sauf un. Le ministre de la Pêche et Élevage, Jean-Pierre Tshimanga Buana, auteur des révélations les plus fâcheuses du casting gouvernemental. Sur le plateau de la RTNC lundi et mardi, il a lâché l’aveu: les bateaux de pêche acquis par l’Etat à 15 millions de dollars ne peuvent pas pêcher dans les eaux congolaises. Il ne parle pas d’un dossier qu’il découvre.
A son arrivée, dit-il, il a trouvé deux commandes en cours. L’une en Espagne, bloquée faute de paiement. L’autre en Egypte, pratiquement achevée. Pour faire taire les rumeurs qui niaient jusqu’à leur existence, il a dû, avec l’appui de ses collègues, dépêcher une délégation de techniciens pour aller vérifier que les coques existaient bien. Elles existent. C’est tout ce qu’on peut en dire. Sitôt l’existence attestée, c’est la conception qui s’effondre. Le ministre reconnaît que l’appel d’offres a été lancé sans tenir compte des réalités congolaises. «On a fait des commandes de bateaux de la même catégorie. Ce n’est pas normal. Il fallait commander des catégories différentes», admet-il.
La République Démocratique du Congo ne dispose que de 42 kilomètres de côte maritime, balayée par des courants violents. Un fait géographique élémentaire qui aurait échappé à toute la chaîne: experts, consultants, commission de passation, contrôleurs. Plus grave: les bateaux livrés ne sont pas du bon type. «Nous, nous voulons les chalutiers. Ce sont des senneurs qui ont été commandés et livrés», explique le ministre.
Les chalutiers travaillent en profondeur, les senneurs en surface. La République Démocratique du Congo a donc réceptionné l’inverse de ce qu’elle voulait. Le paradoxe est total. En septembre 2024, les médias officiels annonçaient pourtant des essais «satisfaisants» réalisés sur le Nil. Le chef de la délégation congolaise, Daniel Nsongo Fumuankanda, se disait rassuré. Huit unités étaient annoncées: cinq de 8 mètres et trois de 28 mètres, baptisés en grande pompe «Patrice Emery Lumumba», «Simon Kimbangu» et «Etienne Tshisekedi». Des noms lourds de symboles pour des navires aujourd’hui cloués à quai.
La faute qui fâche: pourquoi avoir continué ?
C’est ici que les révélations du ministre deviennent accablantes pour l’Etat. Si le mal était connu -des bateaux de même catégorie, inadaptés à 42 km de côte et à des courants forts, de type senneur au lieu de chalutier-, pourquoi n’avoir pas stoppé la commande ou, à tout le moins, la livraison?
La pratique des marchés publics offre des leviers: suspension pour non-conformité, mise en demeure, négociation d’avenants, pénalités pour manquement au cahier des charges. Aucun n’a été actionné. Au contraire, on a dépêché une mission pour constater l’existence des coques, payé le solde pour débloquer la livraison, organisé le transport jusqu’au pays, puis constaté, une fois à quai, qu’ils ne servaient à rien. Pourquoi n’avoir pas exigé, avant la réception définitive, une renégociation tendant à obtenir, après avenants, une livraison adaptée? Le fournisseur, qui s’engage aujourd’hui à «relancer le dossier» avec l’argent du FPI, était lié par un contrat. C’était le moment de faire jouer la garantie de conformité, pas de remettre de l’argent public pour corriger une erreur du fournisseur. A qui la faute? La chaîne de responsabilité remonte bien avant Suminwa II. Le dossier a été initié, conçu et payé en grande partie entre 2021 et 2024. Ce sont les années où Kinshasa a multiplié les acquisitions spectaculaires sans études préalables sérieuses. On retrouve la même méthode: commande politique, cahier des charges bâclé, contrôle technique inexistant, réception triomphaliste. Sinon chantiers interminables aux avenants illégaux.
Le débat sur la qualité de la dépense publique entre 2021 et 2024 revient donc en pleine figure. L’Inspection Générale des Finances -IGF- avait déjà alerté sur ces marchés où l’on paye le prix fort pour des équipements inutilisables. Les 15 millions de dollars des bateaux rejoignent la liste des forages, des bus, des ouvrages sans raccordement ou inachevés. L’objectif affiché était la souveraineté alimentaire, la réduction des importations de poissons surgelés, premier poste d’importation alimentaire avec le poulet. Aujourd’hui, il faut tout refaire. Le ministre annonce que le fournisseur s’est engagé à relancer le dossier avec l’accompagnement du FPI pour tenter d’adapter les navires. A la question du délai, sa réponse résume l’improvisation: «Il faut attendre». Après des millions dépensés, des cérémonies et des baptêmes, la République Démocratique du Congo se retrouve avec des bateaux qui flottent mais ne pêchent pas, testés sur le Nil pour naviguer sur l’Atlantique. L’étude de faisabilité après livraison.
Et dire que cette flotte fantôme a déjà provoqué un conflit ouvert entre le cabinet du ministre et l’Office national de pêche et d’aquaculture pour savoir qui en aurait le contrôle. Seul poisson pêché à ce jour dans cette opération: un conflit d’attributions.
AfricaNews / Provinces26rdc.com
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