Reçu par Félix Tshisekedi en 2020 pour pacifier la province de l’Ituri, envoyé négocier la reddition des miliciens, puis pris en otage par eux, soutenu pour sa réélection en 2023… Thomas Lubanga a longtemps été un allié de la présidence congolaise. Mais en 2024, la relation se rompt. L’ancien chef de guerre s’installe en Ouganda, crée un mouvement politico-militaire, et engage des combats contre les Forces armées de la RDC, avant d’ouvrir, en parallèle, un canal de négociations resté jusqu’ici sans réponse officielle de Kinshasa. Reconstitution d’un parcours qui mêle alliance, rupture, combats, tractations et revendications.
Thomas Lubanga a été condamné par la Cour pénale internationale (CPI) le 14 mars 2012 pour l’enrôlement et la conscription d’enfants soldats au sein de la branche armée de l’Union des patriotes congolais/Forces patriotiques pour la libération du Congo entre 2002 et 2003, puis condamné à quatorze ans de prison le 10 juillet 2012, peine confirmée en appel le 1er décembre 2014. Transféré à Kinshasa le 19 décembre 2015 pour y purger sa peine, il est libéré de la prison de Makala le 15 mars 2020.
Le 27 avril 2020, le président Félix Tshisekedi reçoit, à la cité de N’Sele, les anciens chefs de guerre de l’Ituri, dont Thomas Lubanga, Floribert Ndjabu et Germain Katanga, et les implique dans la recherche de la paix dans cette province du nord-est de la RDC, frontalière de l’Ouganda et du Soudan du Sud.
En mission
Lubanga qualifie alors la situation à Djugu, localité en Ituri, de « crime contre l’humanité et de génocide » et promet de réunir les éléments permettant au chef de l’État de prendre les meilleures décisions. Le 10 décembre 2020, son parti, l’Union des patriotes congolais (UPC, ex-milice devenue parti politique), annonce son adhésion à l’Union sacrée de la nation, la coalition de Félix Tshisekedi. Lubanga affirme alors ne rechercher « aucun positionnement politique » et vouloir seulement la paix pour l’Ituri.
En avril 2021, dans un point de presse à Kinshasa, il critique « l’inaction et l’indifférence » des autorités face aux violences à Djugu et Irumu, et appelle à une force d’intervention comparable à l’opération Artémis menée par l’Union européenne en 2003 en Ituri. Un mois plus tôt, l’état de siège avait été instauré en Ituri et dans la province voisine du Nord-Kivu par l’ordonnance présidentielle du 3 mai 2021.
En février 2022, Thomas Lubanga, Floribert Ndjabu et Germain Katanga sont mandatés par Félix Tshisekedi pour négocier, avec deux colonels des Forces armées de la RDC et plusieurs accompagnateurs, la reddition des miliciens de la Coopérative pour le développement du Congo (Codeco) dans le territoire de Djugu.
Le 16 février, en pleines négociations près du village de Bambu, la délégation est retenue par une faction de la Codeco/URDPC après un bombardement de l’armée pendant les pourparlers. Selon le porte-parole de cette faction, Basa Zukpa Gerson, les ravisseurs exigeaient notamment la fin de l’état de siège, la libération de prisonniers et une amnistie. La plupart des otages, dont Lubanga, Ndjabu et les deux colonels, sont libérés le 12 avril 2022, après près de deux mois de détention. Lors d’une conférence de presse le 29 avril, Lubanga qualifie cette mission de « succès », malgré la captivité.
Fin décembre 2023, après la réélection de Félix Tshisekedi, Lubanga qualifie de « comédie politicienne » la demande de l’opposition d’annuler les élections du 20 décembre. Il se réjouit des résultats du président sortant en Ituri. Lui-même est déclaré élu à l’Assemblée provinciale lors de la proclamation télévisée des résultats provisoires, le 23 janvier 2024, avant qu’une liste publiée cinq jours plus tard par la Commission électorale ne le remplace par un autre candidat du même regroupement politique, crédité du même nombre de voix. C’est le début du divorce.
Un divorce
Quelques mois plus tard, la relation se dégrade ouvertement avec l’administration militaire de l’état de siège en Ituri. Le 20 juin 2024, le lieutenant Jules Ngongo, porte-parole de l’armée dans la province, accuse publiquement Thomas Lubanga et l’UPC d’entretenir le groupe armé Zaïre, actif dans le territoire de Djugu, affirmant disposer de preuves que « la plupart des gardes du corps de Thomas Lubanga sont les leaders » de ce groupe.
Selon le récit du secrétaire général de l’UPC, Djokaba Lambi, cette dégradation suit le refus, par les autorités de l’état de siège, d’accorder à une délégation de Lubanga une escorte policière et un agent de l’Agence nationale de renseignements (ANR) pour une mission de « pacification » dans la plaine du lac Albert. Lubanga effectue la mission sans escorte et déplore, devant une assemblée à Tchomia, que son nom soit « utilisé comme fonds de commerce ». Les deux hommes portent plainte l’un contre l’autre devant l’auditorat militaire de l’Ituri : Ngongo pour outrage à l’armée, Lubanga pour imputation dommageable et dénonciation calomnieuse.
C’est dans ce contexte qu’il s’installe à Kampala. Selon un rapport du groupe d’experts des Nations unies publié début janvier 2025 et consulté par RFI, Thomas Lubanga s’établit en Ouganda en juillet 2024. Il y rencontre certains dirigeants du groupe politico-militaire AFC/M23, ainsi que d’autres responsables. Ce même rapport affirme que Lubanga a rejoint le groupe armé Zaïre/ADCVI et facilité son alliance avec l’AFC/M23, agissant comme une « autorité morale » de ce groupe, ayant facilité des transferts d’armes et des formations militaires à Tchanzu, au Nord-Kivu, et en Ouganda.
Une rébellion
La ferme d’Yves Khawa Panga Mandro, dans le district ougandais de Hoima, près du lac Albert, est identifiée comme point de transit pour combattants et armes. Le rapport indique aussi que Lubanga a envoyé des émissaires pour rapprocher différentes factions armées de l’Ituri, dont le groupe Mouvement d’autodéfense populaire de l’Ituri (Mapi), qui a choisi de garder son indépendance tout en acceptant de collaborer avec l’AFC/M23.
Interrogées par les experts de l’ONU, les autorités ougandaises ont nié avoir connaissance de la présence et des activités de Lubanga et Khawa sur leur territoire ; les experts disent toutefois disposer de preuves de réunions stratégiques et de flux d’armes via des bases logistiques dans la région.
Cette version contredit directement les déclarations que Thomas Lubanga formule deux mois et demi plus tard, lors du lancement officiel de son mouvement, lorsqu’il nie tout lien avec l’AFC/M23 de Corneille Nangaa.
Toujours selon ce rapport, les statuts d’un nouveau mouvement politico-militaire, la Convention pour la révolution populaire/Force pour la révolution populaire (CRP/FRP), sont signés par Thomas Lubanga à Kampala le 10 janvier 2025, avec pour objectif déclaré de renverser le gouvernement de la RDC. Les démarches de création du mouvement auraient été menées depuis Kampala à partir de septembre 2024, avec, au moins, le soutien moral et passif des autorités ougandaises. Des commandants du groupe Zaïre, Fidèle Babala, Pharaon et Logo Marine, y auraient pris part, ce dernier occupant le poste de chef d’état-major adjoint de la CRP/FRP.
Des attaques
Le 24 février 2025, selon un second rapport du groupe d’experts de l’ONU consulté par RFI, la CRP/FRP lance une première attaque armée contre la base navale des FARDC de Nyamamba, dans le territoire de Djugu, faisant plusieurs victimes et entraînant l’enlèvement d’un commandant de la police nationale. Des sources internes au mouvement, citées par le rapport, indiquent que l’attaque visait à prendre le contrôle de zones stratégiques proches du lac Albert, une condition que l’Ouganda aurait posée pour la fourniture de son soutien matériel. L’attaque est repoussée par les FARDC, mais le mouvement maintient sa concentration sur cette zone, avec des affrontements en mars et en avril.
Le lancement public du mouvement, sous le nom de Convention pour la révolution populaire (CRP), intervient en mars 2025, officiellement depuis Berunda, dans le territoire de Djugu, un bastion du groupe armé Zaïre selon le rapport de l’ONU, et que la CRP présente elle-même comme son fief naturel.
Le 23 mars 2025, ce même dimanche selon le calendrier, le général Muhoozi Kainerugaba, chef des Forces de défense du peuple ougandais (UPDF) et fils du président Yoweri Museveni, menace publiquement sur les réseaux sociaux d’arrêter le gouverneur militaire de l’Ituri, le général Johnny Luboya N’Kashama, le qualifiant de « très stupide ». Ces propos suivent des affrontements survenus les 19 et 20 mars entre l’Uganda People’s Defence Force (UPDF) et des miliciens de la Codeco à Fataki, territoire de Djugu, où l’UPDF affirme avoir tué 242 miliciens pour un mort et quatre blessés dans ses propres rangs. Selon le colonel Chris Magezi, porte-parole de l’UPDF, la Codeco aurait alors conclu un pacte avec le groupe jihadiste Allied Democratic Forces (ADF). Ces chiffres et accusations émanent de l’armée ougandaise, partie prenante au conflit, et n’ont pas été vérifiés de façon indépendante ; le gouvernement congolais n’avait alors pas réagi publiquement.
Dès son lancement, la CRP confirme disposer d’une branche armée dirigée par le colonel Justin Lobho Zissy, présenté comme chef d’état-major général et identifié par des sources militaires comme un officier des FARDC ayant fait défection. Thomas Lubanga dément alors vouloir intégrer le gouvernement d’union nationale en préparation et exclut de se rendre à Kinshasa.
Un rapport ultérieur du groupe d’experts de l’ONU, couvrant la période jusqu’en avril 2025, indique que la CRP/FRP a prétendu représenter une plateforme regroupant les principaux groupes armés d’Ituri, en publiant une structure de direction attribuant des rôles à leurs représentants. Plusieurs groupes, dont la Codeco, ont ensuite nié toute affiliation, certains dirigeants dénonçant une falsification de leurs signatures. Le rapport relève que Lubanga n’avait, à ce stade, pas réussi à mobiliser un soutien populaire significatif, et qu’il était accusé d’utiliser le mouvement de façon opportuniste pour se positionner dans d’éventuelles négociations entre le gouvernement congolais, l’AFC/M23 et d’autres acteurs.
La création de la CRP/FRP aurait par ailleurs déclenché des tensions internes au sein du groupe Zaïre, son dirigeant Baraka Maki Amos ayant revendiqué sa loyauté à Kinshasa sans se distancer explicitement de Lubanga. Le même rapport note que les activités de Thomas Lubanga, comme celles d’un autre chef de mouvement, Innocent Kaina, ont bénéficié de l’approbation des autorités ougandaises, une appréciation également formulée par Bintou Keita, représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU en RDC, devant le Conseil de sécurité.
Des tractations
C’est dans ce contexte de rupture et de combats que s’ouvre, en parallèle, un canal de discussion avec la présidence congolaise. Selon Thomas Lubanga, celui qui est alors président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, se déplace en Ouganda le 11 mai 2025, date à laquelle – selon un mémorandum de la CRP consulté par RFI – le mouvement est officiellement approché par l’Assemblée nationale. Les deux hommes échangent une journée entière. Kamerhe demande ensuite un mémorandum reprenant l’ensemble des éléments exposés ; le document lui est remis dans les jours suivants, à l’aéroport.
Une semaine plus tard, le 18 mai, Thomas Lubanga reçoit un appel téléphonique qu’il attribue au président Félix-Antoine Tshisekedi lui-même, passé depuis le téléphone d’un conseiller qu’il identifie comme Max Nissan Amadé. Il insiste sur le fait que cet appel n’est pas une suite directe au mémorandum remis à Kamerhe. Le chef de l’État lui aurait demandé pourquoi il agissait ainsi ; il dit avoir répondu en évoquant son insatisfaction face à la gouvernance du pays, et en particulier de l’Ituri, où le général Luboya dirige les opérations de l’état de siège. Son interlocuteur lui aurait alors indiqué que ce général n’était « pas inamovible » et promis un changement de fond, qui, affirme Thomas Lubanga, n’est jamais intervenu.
Le 28 mai 2025, Max Nissan Amadé, présenté comme l’émissaire du président de la République, est reçu par la CRP en Ouganda pour un échange consacré à la pacification de l’Ituri. Un mémorandum décrivant la situation jugée chaotique du pays et de la province lui est remis à cette occasion. Thomas Lubanga affirme avoir espéré une réponse concrète aux demandes transmises ; il dit s’être retrouvé face à des conseillers qu’il juge mal informés de la situation sur le terrain. Il évoque par ailleurs un troisième mémorandum, remis selon lui à des évêques venus le rencontrer en Ouganda et chargés de le transmettre au chef de l’État.
Ces échanges sont présentés, du côté de la présidence, comme une main tendue en vue d’une paix durable. Le mouvement affirme pourtant n’avoir reçu, depuis, aucun écho officiel.
C’est dans ce contexte de blocage que l’Ouganda relance, en 2026, une médiation directe. Une première rencontre se tient en avril à Kampala, à l’initiative ougandaise. La CRP y présente plusieurs revendications, dont le départ du général Luboya.
Selon des informations recueillies par RFI, les délégués de Kinshasa seraient repartis avec ces demandes, sans qu’aucune position officielle n’ait été communiquée depuis. Une semaine après cette rencontre, la CRP décrète un cessez-le-feu unilatéral. Faute d’évolution, le mouvement saisit ensuite les autorités ougandaises pour leur faire part du statu quo. Thomas Lubanga affirme avoir également adressé un courrier aux autorités congolaises proposant la remise de prisonniers de guerre détenus par son mouvement ; il dit être resté, à ce jour, sans réponse.
La médiation ougandaise, de son côté, n’a pas communiqué sur une éventuelle prochaine étape. Et, sur le terrain, le cessez-le-feu n’a pas tenu : au moins deux accrochages ont été documentés entre la CRP et les FARDC, fin-mai puis début-juin.
Des revendications
Les demandes portées aujourd’hui par la CRP ne sont pas sans écho avec celles formulées, trois ans plus tôt, de celles des preneurs d’otage de Lubanga, en 2022 : fin de l’état de siège, libération de prisonniers, amnistie.
Le mémorandum adressé par la CRP au président de la République reprend et détaille ces exigences : la fin de l’état de siège et le rappel du général Luboya à Kinshasa, la réhabilitation des autorités civiles, le retrait des FARDC des zones de Bule-Fataki et Mabanga-Dhego, l’arrestation de militaires et milices alliées à l’armée (les Wazalendo) qui se seraient filmés en train de brûler des personnes vivantes dans un camp à Rhoo, le désarmement de la Codeco, du Front patriotique et intégrationniste du Congo et des Wazalendo, la libération des personnes arrêtées pour leur appartenance présumée à la CRP…
Le même mémorandum accuse par ailleurs les FARDC d’avoir, par l’intermédiaire du général Luboya, soutenu des éléments de la Codeco dans des attaques contre l’UPDF à Fataki et sur la RN27, attaques qui auraient coûté la vie à plusieurs officiers et soldats des FARDC engagés aux côtés de la Codeco.
Contacté par RFI le 19 juin 2026, un porte-parole des FARDC a démenti en bloc ces accusations, sans s’exprimer spécifiquement sur cet épisode.
Interrogé sur ses priorités actuelles, Thomas Lubanga place en tête le jugement des responsables de l’état de siège, à commencer par le général Luboya et son entourage, qu’il souhaite voir « déférés devant la justice ». Ce n’est qu’ensuite, dit-il, que devrait débuter le désarmement des groupes armés, en commençant selon lui par la Codeco. Il qualifie l’état de siège de couverture pour la mauvaise gouvernance du pays, le décrivant comme « du vernis sur du bois pourri ».
Un retour ?
Sur un éventuel retour en République démocratique du Congo, il se dit prêt à rentrer, mais uniquement dans un village qu’il considère sécurisé. Il explique enfin le choix de limiter, pour l’instant, les discussions à la seule province de l’Ituri : en attendant ce qu’il appelle un « véritable dialogue », la dimension nationale des revendications de la CRP a été mise de côté, une ligne que le mémorandum confirme en réservant les grandes questions nationales au dialogue inclusif entre Congolais à venir, sous médiation de l’Union africaine, avec le concours de la Communauté est-africaine (EAC), de l’Angola, de la Conférence épiscopale (catholiques) et de l’Église du Christ au Congo (ECC).
Sur l’avenir de son mouvement, Thomas Lubanga exclut toute dissolution ou transformation en parti politique. Ses troupes restent, dit-il, en alerte maximale, sans opération offensive en cours, une retenue qu’il explique notamment par le contexte de l’épidémie d’Ebola dans la région.
De l’allié reçu à N’Sele en 2020 au chef de mouvement armé accusé d’avoir facilité une alliance avec l’AFC/M23, en passant par une rupture avec l’administration militaire de l’état de siège et des combats contre les armées congolaise et ougandaise, Thomas Lubanga aura, en quatre ans, changé plusieurs fois de statut aux yeux de Kinshasa.
Aucun des canaux de discussion ouverts depuis 2025, ni les appels de mai de cette même année, ni la médiation ougandaise relancée en 2026, n’a pour l’instant débouché sur une réponse publique et officielle de la présidence congolaise aux demandes de la CRP.
rfi / Provinces26rdc.com
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