Tribune 122 : « J’accuse Me Azarias Ruberwa et M. Corneille Nangaa d’alimenter un discours de division, de ségrégation et de manipulation identitaire. Trop, c’est trop (Jean Thierry Monsenepwo Mototo)

Il est des moments dans l’histoire d’une nation où le silence devient une forme de renoncement. Face aux discours qui menacent la cohésion nationale, la responsabilité d’un acteur politique est de parler avec fermeté, mais aussi avec précision.

La récente sortie médiatique de Me Azarias Ruberwa, le 3 octobre 2026 à Indianapolis, suivie des accusations de Corneille Nangaa contre le pouvoir de Kinshasa au sujet des populations swahiliphones, soulève une question fondamentale : cherche-t-on à défendre les droits des citoyens ou à construire une fracture politique à partir de leur identité linguistique ?

J’accuse ces discours de nourrir une logique dangereuse : celle qui consiste à présenter des millions de Congolais comme une population distincte, collectivement opposée au pouvoir central, alors que leur langue fait partie intégrante de notre patrimoine national.

Depuis quand parler swahili ferait-il d’un Congolais un citoyen persécuté par sa propre République ?

La RDC compte quatre langues nationales : le kikongo, le lingala, le swahili et le tshiluba. Aucune n’est la propriété d’un régime politique, d’une rébellion ou d’une communauté particulière.

Le swahili est parlé au Nord-Kivu, au Sud-Kivu, au Maniema, au Tanganyika, dans l’Ituri, dans les deux Uele, Haut Lomami, au Haut-Katanga et au Lualaba. Transformer cette réalité linguistique en une identité politique prétendument persécutée revient à dessiner, dans les consciences, une ligne de fracture traversant une partie considérable du territoire national. C’est précisément là que réside le danger.

La partition d’un pays peut commencer dans les discours, bien avant de se matérialiser sur une carte. Alors Il faut être clair : s’il y en a, les discriminations et les violences subies par des citoyens congolais de toute origine linguistique doivent être dénoncées, documentées et sanctionnées. Mais leur existence ne démontre pas, à elle seule, une politique gouvernementale de persécution de tous les swahiliphones.

Et surtout, aucune souffrance communautaire ne peut servir de justification à une entreprise armée contre l’intégrité territoriale de la République.

L’histoire juge : Qui a mieux tué les populations swahiliphones ?

Il est temps de poser la question sans détour, celle que certains esprits fragiles refusent d’affronter : dans l’histoire de notre pays, qui a mieux tué les populations swahiliphones ?

La réponse est dans les archives, dans les fosses communes, dans les témoignages des survivants.

Le RCD-Goma, dirigé par Me Azarias Ruberwa, porte une responsabilité écrasante dans les massacres des populations de l’Est. De Goma à Kisangani, Sous couvert de « libération », le RCD a été l’instrument d’une occupation étrangère qui a pillé, tué, violé et déplacé des millions de Congolais swahiliphones. Kisangani, Bukavu, Goma, Beni, Uvira — autant de villes qui portent encore les cicatrices de cette barbarie. Le RCD n’a jamais défendu les swahiliphones ; il les a sacrifiés sur l’autel des intérêts rwandais.

Aujourd’hui, l’AFC/M23 de Corneille Nangaa poursuit cette sinistre tradition. Les populations de Goma, de Sake, de Masisi, de Rutshuru ne sont pas protégées par cette rébellion ; elles sont otages de ses combats, victimes de ses exactions, sacrifiées à un projet de balkanisation qui n’a jamais dit son nom.

Ruberwa et Nangaa ne défendent pas les swahiliphones. Ils les utilisent comme boucliers humains, comme prétexte politique, comme carburant pour une guerre qui profite d’abord à ceux qui la financent depuis l’étranger.

Que répondent-ils à ces mères qui enterrent leurs enfants à Goma ? À ces familles déplacées de Rutshuru ? À ces jeunes sacrifiés dans les rangs du M23 pour une cause qui n’est pas la leur ?

Le RCD a tué. L’AFC/M23 tue encore. Et ils osent aujourd’hui se présenter comme les défenseurs des swahiliphones ?

L’histoire ne pardonne pas ces impostures.

Les Banyamulenge eux-mêmes refusent l’instrumentalisation de leur identité

Voilà un fait politique majeur que certains discours semblent ignorer.

Le 17 mars 2026, une délégation de Banyamulenge Global Advocacy (BGA), regroupant des Banyamulenge de la diaspora et de la RDC, a été reçue à Uvira par le gouverneur du Sud-Kivu, le professeur Jean-Jacques Purusi Sadiki.

Cette délégation a exprimé son soutien au président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo pour ses efforts diplomatiques et militaires en faveur du retour de la paix. Elle a également affirmé ne pas soutenir la guerre menée par le Rwanda contre la RDC.

Plus significatif encore, le 17 août 2026, Enock Ruberangabo, s’exprimant au nom de la communauté banyamulenge à Kinshasa, a rejeté publiquement toute instrumentalisation de son identité au service des ambitions régionales du Rwanda.

Sa déclaration mérite d’être rappelée :

« Notre identité ne servira pas au projet expansionniste du Rwanda. »

Il a également affirmé que les Banyamulenge ne seraient pas les marchepieds d’une guerre contre leur propre patrie.

Ces prises de position ne signifient pas que tous les Banyamulenge partagent une même opinion politique. Elles démontrent cependant qu’il existe, au sein même de cette communauté, des voix organisées qui rejettent catégoriquement l’utilisation de leur identité pour justifier la guerre.

Dès lors, une question s’adresse directement à Me Ruberwa et à M. Nangaa : de quel mandat disposez-vous pour présenter les populations banyamulenge ou swahiliphones comme un ensemble politique parlant d’une seule voix ?

Le chef de l’État se bat pour tous les congolais

Il faut le dire avec force et clarté : le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo n’a cessé de défendre l’intégrité territoriale de la RDC et la protection de toutes les populations, y compris les swahiliphones.

Sous son leadership :

· Des efforts diplomatiques* sans précédent ont été déployés pour dénoncer l’agression rwandaise et mobiliser la communauté internationale ;

· Les forces armées de la RDC (FARDC) ont été renforcées et équipées pour défendre chaque centimètre du territoire national ;

· Des programmes de développement* ont été initiés dans les provinces de l’Est pour répondre aux besoins des populations affectées par les conflits ;

· La justice a été saisie pour que les crimes commis contre les civils, quelle que soit leur origine, ne restent pas impunis ;

· Le processus de paix de Nairobi et de Luanda a été soutenu pour obtenir le retrait des forces étrangères et le retour des déplacés. Sans oublier les USA.

Le chef de l’État ne fait pas de distinction entre les Congolais selon leur langue. Il défend l’ensemble de la nation, sans exclusion, sans discrimination, sans calcul électoral.

C’est cela, un vrai leadership républicain.

On ne peut pas transformer une guerre contre l’État en guerre entre les langues congolaises

La crise dans l’Est du Congo est une question de souveraineté, de sécurité, de violations des droits humains et de contrôle territorial. Elle n’est pas une guerre des lingalaphones contre les swahiliphones.

Les populations de Goma, Bukavu, Uvira, Kindu, Kalemie et Lubumbashi ne constituent pas une nation séparée du reste du Congo. Elles appartiennent pleinement à la République démocratique du Congo.

Les victimes des violences doivent être protégées, quelles que soient leur langue et leur communauté. Les crimes éventuels des forces gouvernementales doivent être investigués et sanctionnés, tout comme ceux des mouvements armés.

Mais il serait politiquement dangereux de présenter chaque opération militaire contre une rébellion comme une opération dirigée contre la population linguistique des territoires concernés.

Une armée nationale combat des forces armées adverses ; elle ne doit jamais combattre une identité. Et une rébellion ne peut prétendre représenter automatiquement les citoyens dont elle occupe les territoires.

Me Azarias Ruberwa, ancien dirigeant du RCD-Goma, connaît les conséquences humaines et politiques des guerres qui ont marqué notre pays. Son expérience lui impose une responsabilité particulière dans le choix des mots — et dans l’aveu de ses propres responsabilités passées.

Quant à Corneille Nangaa, coordonnateur de l’AFC/M23, ses accusations doivent être examinées dans le contexte d’un mouvement engagé dans un conflit armé contre l’État congolais. Elles ne sauraient être considérées comme la parole représentative de l’ensemble des populations de l’Est.

Trop, c’est trop!

La liberté d’expression protège le droit de critiquer le Gouvernement, y compris avec sévérité. Elle n’exonère cependant personne de sa responsabilité lorsque les mots employés risquent d’opposer des communautés entières.

J’appelle donc à une vigilance républicaine face à toute tentative de transformer les différences linguistiques en antagonismes politiques ou en revendications territoriales.

J’appelle également le Gouvernement à répondre aux accusations de discrimination par des faits vérifiables, des enquêtes impartiales et une protection effective de tous les citoyens comme c’est déjà le cas d’ailleurs.

À Me Ruberwa et à M. Nangaa, je rappelle cette évidence : aucun Congolais n’a besoin d’être séparé de sa nation pour voir ses droits reconnus.

Le swahili est une langue congolaise. Les Banyamulenge sont des Congolais. Les populations de l’Est sont des Congolais.

Le Congo n’est pas divisible en quatre espaces linguistiques. Il est une seule République, une seule souveraineté et une seule nation.

Nos langues sont notre richesse. Elles ne seront jamais nos frontières.

Trop, c’est trop !

Jean Thierry Monsenepwo Mototo

Ambassadeur — Analyste politique

Kinshasa, le 8 octobre 2026

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