Uranium : une histoire tumultueuse en RDC

 Le 30 juillet 2026 ,  une étude publiée dans la revue « Nature Communications » estime que 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium auraient pu être exportées de RDC vers la Chine entre 2000 et 2024, mélangées à des cargaisons d’hydroxyde de cobalt. Une enquête de Lighthouse Reports, du Financial Times et du Monde s’est appuyée sur ces travaux ainsi que sur des documents, dont un mémo confidentiel de l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). L’uranium congolais est récemment revenu sur le devant de la scène, près d’un siècle après avoir contribué à bouleverser l’histoire du monde.

L’étude ne constitue ni la preuve d’un trafic clandestin d’uranium ni la démonstration que cette matière aurait été destinée à un programme nucléaire militaire. Mais, les soupçons sont suffisamment sérieux pour pousser le gouvernement congolais à vouloir tirer les choses au clair. Dans un communiqué daté du 6 août, le ministère de la communication et des médias a annoncé une campagne de vérification contradictoire, ainsi que la création d’un groupe de travail interministériel chargé d’évaluer les éventuels risques sanitaires et environnementaux. Ses conclusions sont attendues dans un délai de 60 jours. En outre, les autorités congolaises ontsollicité l’appui technique de l’AIEA afin d’accompagner ces vérifications.

Cette actualitéfait remonter à la surface une histoire ancienne que le temps n’a jamais totalement effacée. En RDC, l’uranium n’a jamais vraiment disparu. Sa présence ressurgit aujourd’hui au croisement de plusieurs enjeux majeurs : la mémoire de Shinkolobwe, les ambitions nucléaires du pays, la surveillance des matières radioactives, l’exploitation du cuivre et du cobalt, la protection de la santé des populations et, plus fondamentalement, la souveraineté de l’État congolais sur ses ressources et ses matières premières.

Shinkolobwe, le gisement qui a changé l’histoire

Pour comprendre pourquoi cette actualité résonne avec autant de force, il faut remonter à Shinkolobwe, près de Likasi, dans le Haut-Katanga. La mine abritait alors un minerai d’une richesse exceptionnelle, dont la teneur en uranium allait lui conférer une importance stratégique mondiale.  Lorsque les États-Unis lancent le projet Manhattan (Le vaste programme scientifique et militaire destiné à mettre au point la première bombe atomique), pendant la Seconde Guerre mondiale, l’uranium congolais se retrouve au cœur des enjeux de la course nucléaire. Une partie du minerai extrait à Shinkolobwe est acheminée vers les États-Unis et contribue au programme qui aboutira aux premières armes nucléaires.

Selon la World Nuclear Association, environ 25 000 tonnes d’uranium auraient été produites au Congo avant l’indépendance, principalement à Shinkolobwe. Un volume qui témoigne de l’importance prise, à l’époque, par le sous-sol congolais dans l’histoire de ce minerai.

Avec l’indépendance de la RDC, en 1960, l’exploitation industrielle de l’uranium s’arrête. Les principaux puits sont condamnés avec béton et le site est progressivement placé sous surveillance. Dans le contexte tendu de la guerre froide, les puissances occidentales, au premier rang desquelles les États-Unis, s’emploient à empêcher que l’uranium congolais ne tombe entre les mains de puissances rivales. Shinkolobwe entre alors dans une longue période de silence. Pourtant, une année avant, le Congo avait déjà commencé à écrire une autre page de son histoire nucléaire : celle de la recherche.

Le Congo entre dans l’âge nucléaire

En effet, le 6 juin 1959, quelques mois seulement avant l’indépendance, le Congo inaugurait à Léopoldville (l’actuelle Kinshasa) le réacteur TRICO-I, une installation de recherche d’une puissance de 50 kW. Le pays devenait ainsi le premier d’Afrique subsaharienne à se doter d’un réacteur nucléaire. L’ambition affichée était alors pacifique : mener des recherches scientifiques, former des spécialistes et développer les applications des radio-isotopes.

Le site évolue ensuite avec la construction de TRICO-II, un réacteur de recherche TRIGA Mark II d’une puissance de 1 MW, inauguré en 1972 et mis en service le 24 mars 1973.

Autour de ces installations se structure progressivement un véritable écosystème nucléaire congolais, avec la création du commissariat général à l’énergie atomique (CGEA) et du centre régional d’études nucléaires de Kinshasa (CREN-K). L’objectif n’est pas alors de relancer l’exploitation minière de l’uranium, mais de développer la recherche et les usages pacifiques de l’atome. Sur son site internet, le CGEA se présente comme l’institution « chargée d’effectuer, de promouvoir et de coordonner les recherches scientifiques et technologiques dans les divers domaines de la science et de l’industrie intéressant l’utilisation de l’énergie atomique ».

Autrement dit, le Congo, qui fournissait l’uranium nécessaire à l’essor du nucléaire mondial , cherche à construire son propre savoir-faire nucléaire, à maîtriser les usages pacifiques et à développer l’aspect scientifique de cette technologie.À Kinshasa, cette ambition scientifique prend racine au cœur même de l’université de Kinshasa, où s’installent le siège du CGEA et le CREN-K.

Le CREN-K, une ambition scientifique fragilisée

Aujourd’hui, les activités de recherche du CREN-K s’articulent autour de quatre grands axes : les sciences et techniques appliquées, les sciences de la vie, la chimie et la physique, ainsi que l’agronomie. Le centre dispose notamment d’un laboratoire de biotechnologie et biologie moléculaire spécialisé dans l’amélioration génétique des plantes, l’identification moléculaire des mutations, la caractérisation de la biodiversité et du germoplasme.

Le laboratoire sert aussi au diagnostic moléculaire des agents biologiques notamment les virus et bactéries, la biosécurité par la détection et la quantification des organismes génétiquement modifiés -OGM- dans les aliments et semences.

À travers ces domaines, le CREN-Kvise à développer des services et des produits adaptés aux besoins du marché local, tout en respectant les normes internationales de qualité, de sûreté et de protection de l’environnement.

Derrière le vocabulaire parfois austère de la recherche nucléaire se trouvent pourtant des applications très concrètes. Elles touchent à la santé humaine et animale, à l’accès à l’eau potable, aux biotechnologies, à la gestion des ressources hydriques ou encore à la sécurité alimentaire.Le CREN-K intervient également dans le développement industriel, la formation pratique en sciences et techniques ainsi que dans la maintenance des équipements. Une autre de ses missions consiste à contribuer à la protection des personnes et des biens contre les risques liés à l’utilisation de l’énergie atomique et aux éventuelles retombées radioactives.

TRICO-II toujours à l’arrêt

Mais, au cœur de ces activités scientifiques, une machine demeure silencieuse. TRICO-II, le réacteur de recherche de 1 MW, est à l’arrêt depuis 2004. Sa remise en service est devenue l’un des grands défis du secteur nucléaire congolais. Au fil des années, l’AIEA a accompagné les autorités congolaises dans des travaux d’évaluation et d’inspection destinés à déterminer les conditions nécessaires à un éventuel redémarrage.
Selon plusieurs spécialistes, le redémarrage de TRICO-II permettrait à la RDC de renouer avec son expertise nucléaire tout en mettant le réacteur au service de la recherche, de l’industrie, de la santé et de la formation.

Dans le secteur minier, le réacteur pourrait contribuer à une meilleure caractérisation des minerais et des produits associés avant leur exportation. Cette capacité d’analyse permettrait notamment d’identifier d’éventuelles composantes minéralogiques valorisables et, ainsi, d’accroître la valeur ajoutée tirée des ressources minières congolaises.

TRICO-II pourrait également servir à la production de radio-isotopes destinés à différents usages. Leur disponibilité locale renforcerait les capacités du pays dans des domaines aussi variés que la médecine nucléaire, l’industrie et l’agronomie, tout en développant progressivement une expertise nationale dans ces technologies.

Enfin, la remise en service du réacteur constituerait un atout majeur pour la formation. Il offrirait aux étudiants et aux chercheurs un cadre pratique pour se former aux sciences et technologies nucléaires, mais aussi aux disciplines connexes comme la physique, la médecine, la pharmacie, l’agronomie et l’ingénierie.

Toutefois, cette fragilité des infrastructures scientifiques contrastait avec un autre phénomène qui, lui, avait pris de l’ampleur sur le terrain : le retour de l’activité minière autour de Shinkolobwe.

2004 : Shinkolobwe ressurgit

En 2004, Shinkolobwe n’est déjà plus une mine en activité. Le pouvoir congolais vient même d’en renforcer officiellement le statut de zone interdite.En effet, par le décret n° 04/017 du 27 janvier 2004, l’ancien président Joseph Kabila classe la zone de Shinkolobwe comme « zone interdite aux activités minières et/ou aux travaux de carrières ».

Le décret ne tombe pas du ciel. Depuis la fin des années 1990, l’exploitation artisanale du cobalt s’est développée autour du site fermé, poussant des mineurs à retourner dans une zone dont l’histoire nucléaire rend la surveillance particulièrement sensible.

Quelques mois seulement après le décret, en juillet 2004, l’effondrement de galeries exploitées artisanalement fait huit morts. Le drame vient brutalement rappeler les dangers qui entourent cette activité clandestine.

Puis, du 25 octobre au 4 novembre, une mission interagences des Nations unies se rend sur place. Elle réunit notamment des experts du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Son constat est préoccupant : risques d’effondrement, conditions de sécurité insuffisantes et possibilité d’une exposition chronique aux rayonnements ionisants. La recommandation est sans ambiguïté : Shinkolobwe doit rester fermé.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (BCAH) des Nations unies, qui conduisait la mission, quelque 15 000 personnes dépendaient alors des activités minières et vivaient dans le village voisin de Shinkolobwe. Pourtant, au moment de la visite des experts, aucun mineur artisanal n’était encore actif sur le site. « Après l’évacuation du site minier au début du mois d’août, le village adjacent avait été détruit », rapportait le BCAH. Les mineurs et leurs familles s’étaient dispersés vers d’autres sites d’exploitation artisanale, tandis que certains avaient regagné les villes voisines.

Un détail, toutefois, mérite de retenir l’attention : malgré la présence d’uranium dans le gisement, la mission ne relève aucune preuve d’exploitation artisanale de ce minerai. Les activités observées portent essentiellement sur le cobalt.

Ce constat, passé presque au second plan à l’époque, résonne différemment aujourd’hui. La RDC est devenue entre-temps une puissance mondiale du cobalt, tandis que la présence potentielle d’uranium dans certains flux miniers remet Shinkolobwe au centre des interrogations.
Mais avant que cette question ne ressurgisse, une autre voie avait été envisagée : celle d’une relance industrielle du site, qui allait, pendant un temps, raviver les espoirs autour de l’uranium congolais.

2009, l’espoir d’une renaissance

Quelques années plus tard, l’uranium congolais semble pourtant sur le point de connaître une seconde vie industrielle. Les 26 et 27 mars 2009, à l’occasion de la visite de l’ancien président français Nicolas Sarkozy à Kinshasa, la RDC et la France signent un accord de coopération. Le document est paraphé par l’ancien ministre congolais des Mines, Martin Kabwelulu, et l’ancienne présidente d’Areva, Anne Lauvergeon. Il accorde au groupe français un permis de recherche de gisements d’uranium sur l’ensemble du territoire congolais, avec la perspective d’une exploitation ultérieure du minerai.

L’annonce suscite alors des espoirs : après des décennies d’interruption, la RDC pourrait-elle renouer avec son passé uranifère et retrouver une place sur le marché mondial de l’uranium ?

Mais, cette fois encore, l’histoire ne prend pas le tournant annoncé. Le projet ne se concrétise pas. Shinkolobwe reste fermé, l’exploitation industrielle de l’uranium ne redémarre pas et Areva, devenu Orano en 2018, ne transforme pas l’accord en véritable projet minier.

Cette séquence rappelle une réalité essentielle : disposer d’un sous-sol riche en uranium ne suffit pas à faire émerger une filière industrielle.  Entre le potentiel géologique et la production, il faut des infrastructures, des compétences, des investissements et, surtout, un dispositif solide de radioprotection, de sûreté nucléaire, de contrôle des matières radioactives et de gestion des déchets.

Or, pendant que le projet d’exploitation de l’uranium s’éloigne, un autre minerai congolais a progressivement conquis les marchés mondiaux : le cobalt.

Le cobalt révèle un autre visage de l’uranium

C’est ici que l’histoire ancienne rejoint brutalement l’actualité. La RDC n’a pas rouvert Shinkolobwe. Elle n’a pas non plus officiellement relancé une grande industrie uranifère. Pourtant, le pays est devenu le premier producteur mondial de cobalt. Et dans le Copperbelt, les deux minerais ne vivent pas toujours séparément : l’uranium et le cobalt peuvent être présents au sein d’un même minerai.

Au cours du traitement, l’uranium peut ainsi suivre le cobalt et se retrouver dans l’hydroxyde de cobalt, ce produit intermédiaire qui constitue l’une des principales formes sous lesquelles le cobalt congolais est exporté.

La séparation de ces deux éléments nécessite ensuite un procédé chimique spécifique. Or, en l’état des informations disponibles, cette séparation ne semble pas systématiquement intervenir en RDC avant l’exportation. Une partie de l’uranium pourrait donc, potentiellement, poursuivre sa route avec les cargaisons de cobalt.

C’est là que le sujet change de dimension. Dans le sillage du cobalt congolais, ce n’est peut-être pas seulement un minerai stratégique qui franchit les frontières, mais potentiellement une autre matière sensible : l’uranium.

Dès lors, la question dépasse celle d’un éventuel trafic clandestin. Elle touche à un enjeu plus fondamental : la traçabilité. Où se trouve l’uranium ? En quelles quantités ? Sous quelle forme ? Qui le détecte, qui le mesure, qui le contrôle et, surtout, que devient-il une fois qu’il a quitté le territoire congolais ?

Un défi environnemental et sanitaire

L’enjeu de l’uranium congolais ne se limite pas à la géopolitique. Il se joue aussi au cœur des territoires miniers, là où le cuivre et le cobalt sont extraits, traités et transformés. Selon plusieurs experts, une partie de l’uranium naturellement présent dans certains minerais peut se retrouver dans les résidus issus de leur traitement. Or l’exploitation du cuivre et du cobalt génère d’importants volumes de déchets, dont le stockage, la surveillance et la gestion constituent déjà un défi environnemental majeur.

La présence de matières radioactives ajoute une difficulté supplémentaire. Une exposition prolongée à certains radionucléides peut présenter des risques pour la santé des travailleurs et des populations vivant à proximité des sites concernés. D’où la nécessité de renforcer les capacités de mesure de la radioactivité, de surveiller les sites miniers, de contrôler les résidus et de mieux protéger les communautés riveraines.

Le défi est considérable. Il ne s’agit plus seulement de surveiller un site historique comme Shinkolobwe, mais potentiellement de mieux comprendre et contrôler la circulation des matières radioactives tout au long de la chaîne industrielle du cuivre et du cobalt.

Que faire de l’uranium congolais ?

Au fond, cette actualité ramène à une question plus vaste : que veut faire la RDC de son uranium ?Le pays possède un héritage nucléaire hors du commun. Son uranium a contribué à l’entrée du monde dans l’ère atomique. Il dispose toujours d’un réacteur de recherche, d’un commissariat général à l’énergie atomique, de scientifiques et de techniciens formés dans ce domaine, ainsi que de plusieurs décennies de coopération avec l’AIEA.

Mais cet héritage reste fragile. Le défi consiste désormais à moderniser le CREN-K, préserver les compétences existantes, renforcer le cadre réglementaire, améliorer les capacités des laboratoires et surtout former une nouvelle génération de spécialistes capables de prendre le relais.

Car le nucléaire ne se résume pas à l’exploitation de l’uranium. Ses applications peuvent toucher directement la vie quotidienne : médecine nucléaire et production de radio-isotopes, contrôle industriel, agriculture, recherche scientifique ou encore gestion des ressources en eau.

Signalons que dès lors, le véritable enjeu pour la RDC n’est peut-être pas de rouvrir une mine d’uranium. Il est d’abord de savoir si elle peut connaître, mesurer, surveiller et maîtriser scientifiquement et institutionnellement les matières radioactives présentes sur son territoire. C’est à cette condition que l’uranium pourra se débarrasser de son passé encombrant et contribuer au développement du pays.

 

Provinces26rdc.com

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