La question de la forme de l’État congolais revient aujourd’hui sur le devant de la scène. Pourtant, elle ne date pas d’hier. Déjà au début des années 1990, lors de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) en RDC (alors Zaïre), le Professeur Marcel Lihau – éminent constitutionnaliste et ancien président de la Cour Suprême – s’était distingué par une vision claire, rigoureuse et profondément ancrée dans le contexte sociopolitique congolais.
Dans le débat sur l’organisation institutionnelle du pays après l’ère Mobutu, Lihau s’était fermement prononcé en faveur d’une décentralisation poussée, qu’il préférait à un fédéralisme classique, jugé peu adapté à la réalité congolaise. Son argumentaire reposait sur trois piliers essentiels.
Primo, la profonde diversité ethnique du Congo. Lihau partait du constat que la RDC est un État composite, riche d’une mosaïque d’ethnies, de langues, de coutumes et d’histoires locales. Pour lui, toute structure étatique devait refléter cette pluralité sans l’enfermer dans des cadres rigides.
Secundo, le rejet d’un fédéralisme importé. Il considérait qu’adopter un modèle fédéral calqué sur ceux des États-Unis, de l’Allemagne ou du Nigéria risquait d’institutionnaliser les divisions identitaires et régionales. Cela pourrait accentuer les dynamiques centrifuges, renforcer les velléités sécessionnistes dans certaines provinces riches et fragiliser davantage une nation en quête de cohésion.
Tertio, une décentralisation « exagérée », mais encadrée. Lihau proposait une approche pragmatique : accorder une réelle autonomie administrative, budgétaire et politique aux provinces, tout en maintenant l’unité nationale au sein d’un cadre constitutionnel unitaire. Il prônait aussi des mécanismes de solidarité interprovinciale, afin d’assurer la cohésion et l’équité entre les territoires.
La pertinence de sa pensée ne fait aucun doute. Elle a d’ailleurs influencé les évolutions constitutionnelles du pays, notamment la Constitution de 2006, qui instaure une décentralisation asymétrique avec 26 provinces dotées d’une autonomie étendue. Toutefois, les pratiques de recentralisation opérées par le pouvoir central vont à l’encontre de l’esprit initial voulu par Lihau.
En somme, le Professeur Marcel Lihau a su élaborer une théorie congolaise de la décentralisation, à la fois réaliste et anticipatrice. Il a mis en avant l’importance de doter les entités locales de véritables pouvoirs, sans compromettre l’unité nationale. Son approche constitue un compromis institutionnel profondément enraciné dans les réalités anthropologiques du Congo, porteur d’un idéal : l’unité dans la diversité.
Extrait de discours inspiré des propos de Marcel Lihau à la CNS
« Mes chers compatriotes, Le Congo, notre patrie commune, n’est pas une nation au sens classique. C’est un archipel de peuples, de langues, d’histoires et de territoires, que seule une vision institutionnelle courageuse peut rassembler durablement. Le fédéralisme, tel qu’il est pratiqué ailleurs, pourrait devenir un lit de fragmentation pour notre État encore en construction. C’est pourquoi je plaide pour une décentralisation exagérée, une décentralisation à la mesure de notre diversité, mais dans le respect absolu de l’unité nationale. Donnons aux provinces les moyens de gérer leurs affaires, mais sans jamais ébranler le pilier républicain qui nous unit. Ce n’est pas en découpant la patrie que nous la bâtirons, mais en rapprochant le pouvoir du peuple, dans chaque territoire, dans chaque commune, dans chaque village. Voilà le chemin de la stabilité, de la paix, et de la responsabilité partagée. »
Laisser un commentaire