Une marche s’annonce, se reporte, s’annonce de nouveau. Une coalition hésite, se divise, se recompose sous nos yeux. Signe de faiblesse ou prudence tactique : les deux lectures se valent, et ni l’une ni l’autre n’est le vrai sujet. Un épisode politique n’intéresse durablement que par ce qu’il révèle au-delà de lui-même. Celui-ci révèle une question plus ancienne que la C64 : l’opposition congolaise parvient-elle, aujourd’hui, à convaincre qu’elle constitue une véritable alternative de gouvernement ?
Ce n’est pas une question de droit. Manifester est un droit constitutionnel, qui ne se discute pas dans une République Démocratique. C’est une question de crédibilité : la nature du projet que l’opposition propose, la place qu’elle occupe réellement dans l’esprit des citoyens lorsqu’ils envisagent, sérieusement, l’hypothèse d’une alternance.
Derrière les marches et les tractations de coalition, il y a un père ou une mère de famille qui cherche un emploi stable pour les siens. Il ne suit pas les péripéties d’une coalition ; il regarde, de loin, si quelque chose de sa vie pourrait un jour changer. C’est à cette aune que se mesure une alternative crédible.
Le droit de s’opposer n’est pas en cause
Contrôler l’exercice du pouvoir, dénoncer les dérives, mobiliser les citoyens, défendre la Constitution : ces fonctions sont constitutives de la démocratie elle-même. Une opposition silencieuse rendrait un mauvais service au pays, quelle que soit la couleur de ceux qui gouvernent.
Mais les reconnaître ne clôt rien. Une opposition qui s’en tient à ce rôle de vigilance reste une opposition de contrôle ; elle n’est pas encore, aux yeux des citoyens, une opposition de gouvernement. L’alternance ne se décrète pas. Elle se prépare.
Gouverner ne se résume pas à s’opposer
Une opposition qui aspire réellement à diriger le pays doit produire davantage que la critique : une vision de ce que sera la RDC dans vingt ans, un récit capable de rassembler au-delà des clivages provinciaux et tribaux, un projet économique chiffré, une doctrine sécuritaire, une politique sociale lisible, une stratégie diplomatique, un modèle de gouvernance.
Sur ce terrain, le débat public congolais reste, aujourd’hui, largement silencieux.
Les atermoiements autour de la marche de la C64 illustrent ce silence sans l’épuiser : un report, des hésitations, des divergences exposées au grand jour relèvent de la tactique, et se règlent au fil des semaines. Ce qui se joue en profondeur est différent, et plus durable. Un citoyen qui peine à payer les études de ses enfants ne se souviendra pas de la date d’une marche reportée ; il se souviendra si une force politique lui a un jour proposé une réponse à ses difficultés.
Une école de gouvernement, avant même le pouvoir
Une opposition ne devient pas crédible le jour où elle accède au pouvoir. Elle le devient avant, ou jamais : en produisant des politiques publiques cohérentes, en chiffrant un projet national, en formant des cadres capables de tenir un ministère et non un mégaphone, en faisant vivre des cellules de réflexion qui travaillent quand les caméras s’éteignent. Une opposition qui ne produit pas d’idées finit toujours par produire davantage d’événements et de bruits que d’espérance.
Un gouvernement ne naît pas le lendemain d’une élection ; il naît des années plus tôt, dans des habitudes intellectuelles déjà prises bien avant l’investiture. La manière dont une formation apprend à arbitrer ses priorités, à former ses responsables, à discipliner ses idées avant de les exposer ne disparaît pas le jour où elle accède au pouvoir : elle se prolonge. Une opposition qui s’habitue à improviser gouvernera dans l’improvisation ; une opposition qui s’habitue au slogan gouvernera par slogans.
Fixer l’agenda, pas seulement le commenter
Le registre dominant d’une frange de l’opposition congolaise reste celui de l’alerte : dénoncer, signaler l’urgence, appeler à la mobilisation. Une communication exclusivement réactive entretient la vigilance citoyenne, mais construit rarement une espérance politique.
Le pouvoir agit, l’opposition réagit ; le pouvoir annonce, l’opposition commente ; le pouvoir fixe le calendrier, l’opposition s’y ajuste. Celui qui ne parvient pas à fixer les thèmes du débat finit par débattre sur le terrain de son adversaire. On ne construit pas une alternance contre un pouvoir : on la construit autour d’une vision.
La qualité d’une démocratie se mesure aussi à la qualité de son opposition
Les visages changent, les alliances se recomposent, les partis naissent et disparaissent. Au-delà de ces figures passagères, l’opposition demeure une institution permanente de toute démocratie, au même titre que le parlement ou la justice. C’est cette fonction qu’il s’agit de consolider, plus que ses titulaires du moment. On évalue d’ordinaire une démocratie à la qualité de son gouvernement, à la solidité de ses institutions, à la régularité de ses élections : ces critères sont indispensables, mais incomplets. Une démocratie se mesure aussi à la qualité de son opposition. Une opposition sans alternative crédible n’affaiblit pas qu’elle-même ; elle affaiblit le système tout entier.
Quand l’opposition se réduit à une force de contestation, le pouvoir perd l’un des principaux aiguillons qui l’obligent à se réformer. Le débat public se rétrécit à une alternative binaire entre soutien et rejet, sans que se dégage un troisième espace : celui des idées nouvelles. Une démocratie exigeante a besoin, symétriquement, d’une opposition exigeante envers elle-même.
Un appel à la hauteur, sans procès d’intention
Rien ici ne disqualifie l’opposition congolaise, ni n’absout le pouvoir de ses propres responsabilités. Les contraintes sont réelles (accès inégal aux médias, moyens limités, pression institutionnelle constante) et méritent d’être prises au sérieux ; elles n’exonèrent pas, pour autant, d’une exigence plus haute.
Il est temps qu’un plan de développement clair et chiffré soit présenté : comment créer des emplois durables, sécuriser le territoire, moderniser l’État, transformer une économie encore trop dépendante de la rente. C’est à cette condition qu’une force de bruit devient une force de proposition, et potentiellement une alternative de gouvernement.
Une démocratie ne tient jamais sur une seule jambe : elle a besoin d’une majorité capable de gouverner, et d’une opposition capable, un jour, de la remplacer sans rupture ni improvisation. Ce jour-là ne se décide pas dans l’urgence d’une campagne ; il se prépare, silencieusement, dans la qualité du travail accompli quand personne ne regarde. C’est le citoyen, celui qui n’attend chaque matin ni slogans ni polémiques, qui en paie le prix ou en recueille les fruits.
Serge TSHIANGA, Doctorant en SIC et Analyste indépendant.
congouni.info / Provinces26rdc.com
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