Des refrains pour l’histoire part d’un principe simple : raconter la grande histoire à travers des chansons populaires devenues des repères collectifs. Derrière chaque morceau se cache un événement, une époque, un fait de société ou un pan de mémoire que ces chansons ont contribué à transmettre. Aujourd’hui, « Liwa Ya Emery » de Franco Luambo. En janvier 1961, les assassins de Patrice Lumumba croient qu’en faisant disparaître le corps du Premier ministre congolais, il disparaîtra des mémoires. Quelques jours plus tard, une chanson va pourtant empêcher son nom de sombrer dans l’oubli.
C’est l’une des images gravées dans la mémoire de nombreux Congolais : Patrice Lumumba, les mains attachées dans le dos par une corde, poussé par des soldats. Nous sommes le 2 décembre 1960. En septembre, le premier Premier ministre du Congo a déjà été écarté du pouvoir par le colonel Mobutu. Cette fois il vient d’être arrêté. Un mois et demi plus tard, le 17 janvier 1961, il est exécuté. Son corps découpé, puis dissous dans l’acide. Ses bourreaux veulent effacer jusqu’à son souvenir.
Mais quelques semaines plus tard, dans la commune de Kasa-Vubu, à Léopoldville, un musicien de 32 ans, déjà célèbre, prend sa guitare. Il s’appelle Franco Luambo et il compose : « Liwa ya Emery », « La mort d’Emery », en lingala. Emery, c’est le deuxième prénom de Patrice Lumumba.
Chanter Lumumba quelques semaines après son assassinat, c’est prendre un risque. À Léopoldville, ses partisans sont traqués, souvent en clandestinité. Même porter une barbichette comme celle qu’il arborait peut conduire à une arrestation. Mais Franco, bouleversé par cette mort, écoute son émotion, raconte Yves Luambo, l’un de ses fils également producteur de musique : « Et Franco n’a pas eu peur à ce moment-là parce qu’il n’avait pas de soutien. Il n’est pas encore le Franco proche de Mobutu ; il est le Franco simple artiste. Il n’a pas eu peur d’imposer son idée et pleurait un mentor pour lui, Lumumba. Il l’a pleuré clairement ».
« Chez nous, on appelle ça des boléros. Ce sont des chansons lentes, explicatives. Quand Franco voulait dire quelque chose de très fort, de très poignant, il utilisait souvent les boléros. Il chantait seul avec sa guitare. Les paroles ne désignent aucun responsable. À l’époque, les dessous de cet assassinat ne sont pas connus. Mais il est déjà clair que Mobutu a été l’artisan de sa chute ».
C’est dire le revirement spectaculaire qui a lieu cinq années plus tard, lorsque le même Mobutu, devenu général puis président après son coup d’État, proclame Patrice Lumumba « héros national » le 30 juin 1966. Le geste est bien calculé. Le Congo est alors profondément divisé. Mobutu veut asseoir sa légitimité et se poser en rassembleur.
Faire de Lumumba un héros national, c’est récupérer à son profit la figure du martyr de l’indépendance. Et cette opération a une bande-son. Elle est signée du même Franco. En 1966, Franco est déjà l’une des plus grandes vedettes du Congo, avec son orchestre l’OK Jazz.
Entre-temps, il s’est rapproché de Mobutu. Comme beaucoup d’artistes congolais, il compose désormais avec et pour le nouveau pouvoir. Le président qui comprend bien son influence en a même fait l’une des vitrines de son régime. Mais Franco a aussi une autre préoccupation : son grand rival, Tabu Ley Rochereau. Son tube « Adieu Tété » domine alors le hit-parade. Franco veut reprendre la vedette.
Un soir les deux orchestres sont invités par Mobutu à jouer pour une soirée d’hommage au désormais héros Lumumba. C’est là, raconte son fils Yves Luambo, que tout se joue : « Franco se disait « Mais ce soir, on va, on va être ridicules, le taboulé, il va nous écraser. » Donc Franco, à ce moment-là, il écrit une chanson dans les coulisses en 20 minutes, où il dit clairement que Mobutu reconnaît que Lumumba est un héros national. Bravo à lui. Donc Franco chante une chanson qui fait plaisir au chef de l’État, et tous les sbires du chef de l’État encensent Franco. C’était typiquement commercial. Mobutu a fait de la récupération, lui aussi a fait de la récupération. »
Voici donc Lumumba célébré en héros. Mais ses tueurs ne sont ni désignés, ni inquiétés. Le sujet est tabou. Reste cette chanson « Liwa Ya Emery », devenue, pour des générations de Congolais, le tombeau que ses assassins avaient voulu lui refuser.
rfi / Provinces26rdc.com
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