De Malula à Ambongo, quelle légitimité pour l’Église catholique dans un État laïc ?

En République démocratique du Congo, les crises politiques passent, les régimes se succèdent, les Constitutions changent parfois de visage. Pourtant, une institution demeure invariablement au cœur des grands tournants de l’histoire nationale : l’Église catholique. Dans un État pourtant défini comme laïc par la Constitution, sa parole continue de peser sur le destin politique du pays. Entre autorité morale, devoir prophétique et accusations d’ingérence, où s’arrête la mission pastorale et où commence l’action politique ?

L’histoire contemporaine de la RDC montre que l’Église catholique n’a jamais été un simple témoin des événements. Dès les années Mobutu, le cardinal Joseph-Albert Malula s’impose comme la voix d’une conscience nationale. En 1972, alors que le régime du Mouvement populaire de la Révolution impose son idéologie, le prélat devient la cible d’une violente campagne de diabolisation orchestrée par les médias d’État.

Accusé de « subversion » et présenté comme un ennemi de la révolution, il est contraint de quitter le pays sous la protection du Vatican. Son affrontement avec le pouvoir ne relevait pourtant pas d’une conquête politique, mais d’une défense de la liberté religieuse et de la dignité humaine face à un État devenu omniprésent.

Cette tradition d’une Église qui interpelle les gouvernants se poursuivra avec le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya. Intellectuel respecté, il jouera un rôle décisif en présidant la Conférence nationale souveraine puis le Haut Conseil de la République. Rare figure capable de réunir des acteurs politiques profondément divisés, Monsengwo incarne une médiation fondée sur la crédibilité morale plus que sur l’autorité institutionnelle.

Son célèbre appel de janvier 2018 « que les médiocres dégagent » après la répression sanglante des marches des catholiques, restera l’une des prises de position les plus marquantes de l’histoire politique récente du pays. Pour lui, la politique ne pouvait être dissociée du bien commun, de la justice et de la paix.

Aujourd’hui, le cardinal Fridolin Ambongo s’inscrit dans cette même lignée. Face aux débats sur une éventuelle révision constitutionnelle, il refuse que les préoccupations institutionnelles éclipsent les urgences sociales. « Comment peut-on dépenser autant d’énergie pour changer la Constitution alors que la jeunesse est abandonnée ? », s’interroge-t-il. À travers cette critique, ce n’est pas seulement une réforme juridique qui est remise en cause, mais une hiérarchie des priorités nationales.

Cette position est relayée par la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), qui considère la Constitution de 2006 comme le fruit d’un compromis historique ayant permis de stabiliser le pays après des décennies de conflits. Pour les évêques, toucher aux dispositions verrouillées, notamment à l’article 220, reviendrait à fragiliser l’équilibre institutionnel, avec des risques de tensions politiques, voire de nouvelles violences. La CENCO ne revendique pas le pouvoir ; elle affirme exercer un devoir de vigilance au nom de l’intérêt général.

C’est précisément là que réside toute l’ambiguïté du débat. Les partisans de la stricte laïcité estiment que l’Église dépasse parfois son rôle spirituel en influençant les choix politiques. À l’inverse, ses défenseurs rappellent que la laïcité n’impose pas le silence des confessions religieuses. Elle garantit avant tout la neutralité de l’État, tout en reconnaissant aux citoyens et aux institutions religieuses la liberté d’exprimer leur vision des enjeux de société.

En réalité, la légitimité politique de l’Église catholique en RDC ne découle ni d’un mandat électoral ni d’un pouvoir constitutionnel. Elle s’est construite au fil des crises, lorsque les institutions perdaient la confiance d’une partie de la population. Dans un pays où l’État peine souvent à garantir justice, sécurité et cohésion sociale, la parole de l’Église est devenue, pour beaucoup, une référence morale. Cette influence repose davantage sur le capital de confiance accumulé que sur une quelconque prétention à gouverner.

De Malula à Ambongo, en passant par Monsengwo, une constante demeure : l’Église catholique congolaise a choisi de parler lorsque le silence lui semblait incompatible avec sa mission. Reste une interrogation fondamentale pour l’avenir : dans une démocratie appelée à renforcer ses institutions, la voix de l’Église continuera-t-elle d’être un recours face aux crises, ou l’État parviendra-t-il enfin à exercer pleinement son rôle d’arbitre de la République ?

C’est sans doute dans la réponse à cette question que se jouera l’équilibre entre la laïcité institutionnelle et l’autorité morale dans le Congo de demain.

 


B-One TV / Provinces26rdc.com

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