Est du pays : « Plus les accords avancent, plus la protection des populations semble reculer » (Rapport OCHA)

Au moment où les Accords de Washington et de Doha esquissent un horizon diplomatique pour l’Est de la RDC, le rapport humanitaire janvier 2026 de UNOCHA, rendu public, ce lundi 6 avril 2026, rappelle une réalité brutale : la protection des populations civiles demeure un défi lancinant, loin d’être résolu par les seuls engagements politiques. Bruno Lemarquis, Coordonnateur humanitaire, le souligne avec gravité : malgré des avancées sur le papier, les offensives récentes de l’AFC/M23 au Sud-Kivu et la persistance d’autres groupes armés ravivent les menaces d’une conflagration régionale, tandis que les civils, piégés dans des hostilités interminables, paient le prix le plus lourd.

En 2025, l’analyse des risques de protection a mis en lumière cinq dangers majeurs qui continuent de hanter des millions de Congolais, particulièrement dans les provinces de l’Est (Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Tanganyika) mais aussi dans l’Ouest touché par les violences Mobondo. Les violences basées sur le genre (VBG) occupent une place alarmante : les femmes et les filles représentent 89 % des cas signalés, souvent utilisées comme arme de guerre pour terroriser et contrôler les communautés. Entre janvier et septembre 2025, plus de 163 000 incidents de VBG ont été documentés, dont près de 90 000 violences sexuelles, malgré une sous-notification importante due à l’accès limité et à la peur des représailles. L’impunité, l’effondrement des mécanismes communautaires et l’infiltration des sites de déplacés par des hommes armés aggravent cette spirale, exposant aussi les enfants à des risques accrus, y compris l’esclavage sexuel ou le mariage forcé.

Les attaques directes contre les civils et leurs biens ne faiblissent pas. Plus de 12 000 incidents ont été enregistrés sur la même période, avec une majorité de coups et blessures, mais aussi des homicides (13 %) et des tortures. Les sites de personnes déplacées internes restent particulièrement vulnérables : incursions, fouilles, disparitions et contamination par les engins explosifs freinent tout espoir de reconstruction. Dans un contexte de lignes de front instables et de vide sécuritaire partiel lié au retrait progressif de la MONUSCO, ces violations du droit international humanitaire s’inscrivent dans une logique de terreur qui vide les villages et sème la méfiance.

La question foncière et les atteintes à la propriété alimentent un autre cercle vicieux. Près de 16 000 violations du droit à la propriété ont été recensées, mêlant extorsion, pillages, taxes illégales et destructions par incendie. Les tensions entre régimes coutumiers et administratifs, exacerbées par les retours massifs [parfois forcés] de déplacés, provoquent évictions et spoliations. Les groupes armés comme les autorités étatiques y contribuent, compromettant durablement la cohésion sociale et rendant illusoires les solutions de stabilisation.

Le recrutement forcé d’enfants reste une plaie ouverte. Plus de 3 900 cas ont été identifiés entre janvier et septembre 2025, concentrés dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, l’Ituri et le Tanganyika. Les garçons sont souvent enrôlés comme combattants, les filles dans des rôles auxiliaires ou d’exploitation sexuelle. Les provinces de l’Ouest ne sont pas épargnées par les factions Mobondo. Cette réalité prive une génération entière d’éducation et d’avenir, tandis que la détresse psychologique s’installe : traumatismes cumulés, « déplacés déplacés », absence de soutien communautaire. Les consultations en santé mentale ont explosé en 2025, touchant majoritairement des enfants.

Face à cette ampleur, le Plan de réponse humanitaire 2026 adopte une approche priorisée et réaliste. Sur 14,9 millions de personnes dans le besoin, seulement 7,3 millions [dont 4,7 millions prioritaires] seront ciblées, avec un budget global de 1,4 milliard de dollars US. Le cluster Protection, fusionné pour plus d’efficacité (intégrant VBG, protection de l’enfance, lutte antimines et aspects fonciers), prévoit environ 93,7 millions de dollars ; une enveloppe réduite qui impose des choix douloureux. L’accent est mis sur une protection à base communautaire, le renforcement des mécanismes locaux, la prise en charge holistique des survivants (médicale, psychosociale, juridique) et un plaidoyer ferme auprès des parties au conflit pour le respect du droit international humanitaire.

Les acteurs humanitaires insistent sur la centralité de la protection : elle doit irriguer tous les secteurs, de l’aide alimentaire aux abris, en passant par l’éducation et la santé. Des approches multisectorielles, des transferts monétaires adaptés et une redevabilité accrue envers les communautés visent à restaurer la dignité. Pourtant, les contraintes persistent : insécurité, restrictions d’accès (surtout dans les zones sous contrôle de facto), sous-financement chronique et pression sur les ONG locales.

Le message du Coordonnateur humanitaire résonne comme un avertissement. L’assistance sauve des vies, mais elle ne guérit pas les causes profondes. Sans leadership gouvernemental assumé, sans consolidation du Nexus humanitaire-développement-paix, et sans engagement régional sincère pour démanteler les groupes armés et lutter contre l’impunité, les cycles de violence et de déplacement se perpétueront. Les communautés elles-mêmes, premières actrices de solidarité, ne peuvent porter seules ce fardeau.

En 2026, la protection des civils ne doit plus être reléguée au rang de chapitre technique dans un plan humanitaire. Elle constitue l’épreuve de vérité des accords de paix signés. Derrière chaque statistique ; femme violée, enfant recruté, famille spoliée ; se cache une histoire qui interroge la communauté internationale : jusqu’où ira-t-on pour que la paix promise ne reste pas lettre morte face à la souffrance quotidienne des Congolais ? La solidarité ne peut se contenter de rations réduites ; elle doit exiger, avec rigueur et courage, que les civils cessent enfin d’être les otages d’une guerre sans fin.

 


Opinion Info / Provinces26rdc.com

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