Alors que le mot « dialogue » focalise le débat public congolais, le pouvoir semble enfin prêter attention aux appels de la rue, des Églises et de la communauté internationale. Mais cette ouverture voulue par tous reste encore un long chemin rocailleux. Trois dossiers menacent de faire renverser la table avant même qu’elle ne soit dressée.
Le premier s’appelle Joseph Kabila. L’ancien président, aujourd’hui en disgrâce et condamné par la justice congolaise, est réclamé à cor et à cri par l’opposition. Pour la C64, pas de discussion sérieuse sans lui. L’argument paraît logique : on ne peut pas résoudre une crise en écartant une partie des acteurs concernés, sinon l’acteur clé. A Kinshasa, le nom de Kabila est déjà biffé. Personne dans le sérail du chef n’ose avancer le nom de l’ancien président dans le cadre de futures négociations au risque de se faire monter les bretelles. Sans immunité, Kabila déjà condamné à mort, risque de se faire cueillir aussitôt qu’il aura mis les pieds sur le sol congolais. Tshisekedi est-il prêt à accorder la grâce à son prédécesseur qu’il considère comme le vrai patron du M23, ayant recouru aux armes pour le chasser du pouvoir. Difficile de prédire la suite sinon, c’est une véritable patate chaude entre les mains du président. Le monde l’observe s’il franchira le cap pour accorder le pardon.
Le deuxième s’appelle Corneille Nangaa et l’AFC/M23. Le mouvement rebelle contrôle une partie de l’est du pays et pèserait lourd dans l’équation sécuritaire. L’opposition souhaite aussi le voir à la table des négociations. Le pouvoir, lui, y voit une ligne rouge. Pour Kinshasa, discuter avec ceux qui prennent les armes, reviendrait à légitimer l’agression.
Le troisième sujet concerne la Constitution. Derrière ce mot se cache une inquiétude majeure : une modification du texte fondamental pourrait ouvrir la voie à un troisième mandat de Félix Tshisekedi. L’opposition a déjà dit niet. La limite est établie : Dialogue, oui, mais pas pour toucher à la loi fondamentale.
Deux visions, deux conditions différentes de participation
D’abord, du côté du gouvernement, la position a été rappelée par Patrick Muyaya. Pour participer au dialogue, il faut avoir condamné l’agresseur, en référence au Rwanda accusé par Kinshasa de soutenir la rébellion du M23. Il n’y a aucune ambiguïté sur la question. Dans cette logique, Joseph Kabila et Corneille Nangaa sont automatiquement écartés, car accusés par le pouvoir de connivence avec l’ennemi.
Ensuite, le pouvoir veut éviter un autre piège. Il redoute que le dialogue ne se transforme en procès sur sa gestion de la guerre. Par contre, il affiche son ambition de « construire un front intérieur » contre Kigali, plutôt que d’ouvrir un débat sur la gouvernance ou le bilan du président.
Pour l’opposition, c’est l’inverse. Delly Sesanga l’a affirmé mardi 21 juillet lors d’un Space animé par le journaliste Stanis Bujakera : « Comment parler de la guerre sans parler avec ceux qui la font ? » Pour la C64, le dialogue doit être global dans tous les aspects. Il doit réunir les acteurs politiques, la société civile, Joseph Kabila, Corneille Nangaa et l’AFC/M23. Sinon, ce serait un dialogue de façade.
L’opposant va plus loin en identifiant cinq crises à traiter : sécurité, gouvernance, élection, social et Constitution. Cette dernière, dit-il, a été introduite dans le débat par le président lui-même. Mais sur ce point, il n’y a aucune concession à faire au pouvoir. Le dialogue ne servira pas à réécrire la Constitution.
Luanda insiste sur l’inclusivité
Entre ces deux positions, l’Angola tente de jeter un pont. Le président angolais João Lourenço défend un dialogue inclusif. Mais la proposition congolaise transmise à Luanda en mai va dans une autre direction. Kinshasa propose des « États généraux de la refondation », un forum de 500 participants piloté par la présidence.
Selon Jeune Afrique, ce format présente deux particularités : il exclut Joseph Kabila et l’AFC/M23, tout en ouvrant la voie à des réformes institutionnelles importantes. Le document évoquerait notamment une « adaptation de la Constitution » et l’avènement d’une « quatrième République ». Une perspective qui inquiète certains acteurs régionaux.
L’Angola ne semble pas favorable à cette approche. Luanda refuse de soutenir un processus qui exclurait certains acteurs tout en ouvrant le débat constitutionnel. Les diplomates angolais multiplient les consultations. Tete António s’est notamment rendu à Kinshasa avec un message de João Lourenço : sans inclusivité, il n’y aura pas de stabilité durable.
Au milieu de ces positions divergentes, les Églises tentent de jouer un rôle de médiation. La CENCO et l’ECC portent leur « pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble ». Elles réclament un dialogue national inclusif sous leur facilitation et appellent à coordonner les processus de Nairobi, Doha, Washington et Luanda afin d’éviter une multiplication des initiatives.
Le peuple en arbitre, le risque de l’échec
Pour les organisations de la société civile, l’enjeu dépasse les clivages politiques. Si le dialogue se limite à un arrangement entre acteurs politiques, il risque de ne produire aucun changement notable. Le souvenir des processus de 2015-2018 reste encore présent : des promesses, des accords politiques et une crise repoussée à plus tard.
Aujourd’hui, la C64 rappelle que « le premier opposant, c’est d’abord le peuple congolais ». Pour le leader Envol, les véritables problèmes ne résident pas uniquement dans le texte constitutionnel, mais dans l’insécurité de l’est, la mauvaise gouvernance et la pauvreté. Selon lui, l’obsession du troisième mandat « doit quitter la tête des extrémistes ».
Félix Tshisekedi se retrouve donc face à un choix difficile : ouvrir largement le dialogue et accepter de discuter de sujets sensibles, ou maintenir un cadre plus restreint et assumer le risque d’un blocage politique. Comme le soutient l’opposition, « la balle est dans son camp ».
La société civile prévient : si Kinshasa privilégie l’exclusion et le passage en force, le dialogue pourrait mourir avant même de naître. Mais s’il choisit l’ouverture, malgré les risques politiques, il pourrait offrir une nouvelle chance à la paix.
Ouragan / Provinces26rdc.com
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