Depuis le début de la crise actuelle dans l’Est de la RDC, l’idée d’un dialogue entre Congolais est régulièrement avancée. Dès le 13 juin 2022, au lendemain de la prise de Bunagana par le M23, Vital Kamerhe avait déjà appelé à privilégier cette voie afin d’éviter que la situation ne dégénère. À cette époque, Goma était encore loin de tomber et le mouvement rebelle n’avait pas encore pris plusieurs autres agglomérations. Mais le dialogue n’a pas eu lieu. La suite est connue : le M23 a poursuivi son avancée, Goma est tombée en janvier 2025, puis Bukavu et d’autres territoires du Sud-Kivu. Uvira a également été prise avant d’être finalement libérée sous la pression américaine.
Depuis, Kinshasa a pourtant accepté de discuter avec ceux qu’il présente comme les principaux responsables de cette crise. Avec le Rwanda, un processus de négociation a été engagé à Washington, sous la médiation des États-Unis. Avec le M23, des discussions ont été ouvertes à Doha et se poursuivent aujourd’hui en Suisse dans le cadre du processus de paix. Ces démarches ont au moins permis aux différentes parties de se retrouver autour d’une table. Une situation assez paradoxale quand on sait que le dialogue entre Congolais, lui, peine toujours à démarrer.
Le 17 juillet dernier, Félix Tshisekedi a finalement annoncé qu’un dialogue national inclusif allait être organisé. Plus d’un mois après, les Congolais attendent toujours. À Libreville, il y a quelques jours, le président de la République a encore évoqué une communication prochaine sur ce processus. Mais aucune date précise n’a été annoncée et rien ne laisse encore penser que les choses vont évoluer dans un délai aussi court. Le dialogue est donc accepté en théorie, mais reste toujours absent dans les faits.
C’est à ce niveau que la question devient justement intéressante. Pourquoi Washington avec le Rwanda ? Pourquoi Doha avec le M23 ? Et pourquoi est-il tellement compliqué de réunir les Congolais autour d’une même table ? Il ne s’agit pas de dire que les deux processus extérieurs sont simples ou qu’ils ne connaissent pas de difficultés. Mais il faut reconnaître qu’ils ont été enclenchés et sont en cours. Entre Congolais, en revanche, les choses prennent largement plus de temps.
Mais à qui profite le blocage ?
Le blocage mérite donc d’être regardé sous un autre angle. Un dialogue national inclusif ne concernerait pas seulement la guerre dans l’Est. Il pourrait également remettre sur la table les problèmes politiques internes : les prisonniers politiques, les personnes condamnées ou poursuivies, celles qui vivent en exil, les restrictions des libertés et la place des différents camps politiques dans les institutions. Il pourrait surtout obliger ceux qui détiennent aujourd’hui les principaux leviers du pouvoir à discuter avec ceux qu’ils ont combattus ou écartés ces dernières années.
C’est là que peut se poser une autre interrogation : et si certains, à Kinshasa, redoutaient tout simplement ce que ce dialogue pourrait produire ? On ne peut évidemment pas l’affirmer, faute d’éléments permettant de désigner ceux qui bloqueraient le processus. Mais la question mérite d’être posée. Car lorsqu’un dialogue politique s’ouvre, les rapports de force peuvent changer. Des opposants peuvent revenir, des prisonniers peuvent être libérés, des acteurs politiques peuvent retrouver une place et, surtout, ceux qui contrôlent aujourd’hui les fauteuils peuvent être amenés à les partager avec de nouveaux venus.
Dans l’histoire politique de la RDC, les dialogues ont souvent débouché sur des compromis de ce genre. Celui qui est en position de force au début des discussions n’est donc jamais certain de conserver la même position à la fin. C’est ce qui pourrait expliquer les réticences de certains acteurs, notamment à Kinshasa, qui pousseraient le chef de l’État à se montrer réticent. Car accepter le principe du dialogue est une chose. Accepter les conséquences d’un dialogue réellement inclusif en est une autre.
Dans cette hypothèse, il n’est donc pas exclu que, par peur de ce que le dialogue pourrait engendrer, certains ténors du régime actuel tentent d’éviter à tout prix une confrontation politique avec leurs adversaires, craignant que celle-ci ne débouche sur leur mise à l’écart, comme cela avait été le cas entre 2016 et 2018 sous Joseph Kabila.
Malheureusement, pendant ce temps, la situation dans l’Est continue de peser lourdement sur la population. À Goma, Bukavu et ailleurs, les Congolais ont le sentiment d’être progressivement isolés du reste du pays. La guerre continue également d’imposer son lot de déplacements et de difficultés économiques. Mais le dialogue espéré pour contribuer à juguler la crise tarde toujours. Les acteurs politiques continuent de se diviser sur la question. Combien de temps encore faudra-t-il attendre avant que les acteurs congolais acceptent de régler au moins leurs propres différends autour d’une table, afin que les populations elles-mêmes puissent enfin respirer ?
Le dialogue entre Congolais ne réglera évidemment pas, à lui seul, la question du M23 ou celle du Rwanda. Il ne remplacera ni les négociations de Washington ni celles de Doha. Mais il pourrait permettre aux acteurs politiques congolais de parler de leurs propres problèmes sans attendre chaque fois qu’une capitale étrangère leur ouvre la voie. C’est peut-être même le processus le plus simple à enclencher : les protagonistes sont dans le même pays, connaissent les mêmes problèmes et peuvent se parler directement.
Alors que le président Tshisekedi a finalement reconnu la nécessité de ce dialogue, la vraie question n’est plus seulement de savoir s’il faut dialoguer. Elle est désormais de connaître le calendrier. Pourquoi le dialogue est-il possible avec le Rwanda et le M23, mais reste-t-il si difficile entre Congolais ? Et surtout, qui aurait intérêt à ce que cette attente se prolonge ? La question reste entière.
Netic News / Provinces26rdc.com
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