Enquête sur les camps du M23 : on y entre de force et on en sort brisé ou mort

Un tatouage. Une cicatrice. Une carrure trop musclée, et c’est le camp. Depuis la prise de Goma en janvier 2025, le M23 rafle des civils dans les rues de l’est du Congo et les expédie dans ses camps de formation militaire. Certains y sont torturés. Certains y sont exécutés. Certains y sont enterrés dans un sac en plastique, sans que personne ne le sache. Blast a recueilli les témoignages de huit survivants. Ils racontent ce qu’on endure dans ces camps, et ce qu’on y laisse.

Les mots restent coincés dans la gorge de Claude*. L’émotion le paralyse. L’ancien chef local d’une ville du Nord-Kivu, une province de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), relève son polo rayé. Sur sa peau apparaissent des cicatrices, larges, indélébiles. « Je refusais souvent les ordres », lâche-t-il enfin. Son visage est creusé. Une barbe drue et frisée l’encadre. Il rabaisse son vêtement.

Claude fait partie des milliers de Congolais à avoir été enrôlés de force par l’AFC / M23. Le groupe armé Alliance Fleuve Congo / Mouvement du 23 Mars combat le gouvernement congolais, qu’il juge illégitime, dans l’est du pays. Entre le 15 janvier et le 15 février 2025, le M23, soutenu par le Rwanda voisin, s’empare de vastes territoires de l’est de la RDC. Parmi ses prises : Goma et Bukavu, les capitales stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Pour alimenter son effort de guerre, le groupe lance des campagnes de recrutement. Volontaires ou forcées. Destination : l’un des deux camps de formation militaire du M23, dans le Nord-Kivu. Rumangabo. Tshanzu. Six mois de formation, dispensée par les forces anti-gouvernementales. Toutes les recrues passent par là : civils, policiers, chefs administratifs, anciens combattants ennemis.


Bukavu, 22 février 2025. Des policiers congolais, nouvellement recrutés par le M23, partent en formation idéologique au camp militaire de Rumangabo, au Nord-Kivu. Image Emma Duval

Le 5 octobre 2025, le général Sultani Makenga prend la parole. Le chef d’État-major de l’AFC/M23, d’ordinaire discret, parle avec passion. Il annonce la fin de la formation de près de 10 000 « commandos ». Ces hommes rejoignent l’Armée révolutionnaire du Congo, l’ARC, l’armée du M23. Leur mission : combattre l’armée régulière rassemblée sous la bannière des Forces armées de la République démocratique du Congo, les FARDC, appuyées par leurs alliés wazalendo. Ce mot swahili signifie « patriotes » : des groupes d’autodéfenses loyaux à Kinshasa.

Pendant plusieurs mois, Blast a enquêté sur ces camps. Huit recrues, rencontrées dans des lieux sécurisés à Goma, ou au téléphone, racontent des exécutions sommaires, la malnutrition, la torture, les châtiments physiques. L’enquête remonte aussi aux recrutements, forcés, aléatoires, qui précèdent leur entrée dans les camps.

Un conflit vieux de trente ans

Le Mouvement du 23 Mars naît en 2012. Au départ, il affiche différents objectifs, dont la destruction des Forces démocratiques de libération du Rwanda, les FDLR. Ce groupuscule regroupe d’anciens génocidaires hutus, réfugiés dans les Kivus après la prise de pouvoir de Paul Kagamé au Rwanda, à l’été 1994. C’est cette victoire de Kagamé qui avait mis fin au génocide des Tutsis.

Treize ans plus tard, le M23 vise plus loin. « Nous irons jusqu’à Kinshasa », déclare Corneille Nangaa, le coordonnateur de l’AFC/M23, le 6 février 2025 devant le Stade de l’Unité à Goma. La ville vient de tomber quelques jours plus tôt.

En même temps qu’il conquiert des territoires, le M23 traque ses ennemis de l’intérieur. Anciens combattants, opposants politiques, petits ou grands, cachés dans les maisons ou dans les rues. Le groupe les débusque, les arrête, les expédie vers des camps de formation. Les méthodes sont souvent brutales. Elles l’ont toujours été dans cette région. Depuis trente ans, la violence s’y reproduit en boucle. Combats, faim, maladies : selon l’ONU, ce cycle aurait fait des millions de morts.

Arrestations arbitraires et aléatoires

Ces opérations dites de « bouclage » se concluent souvent par des arrestations. Les soldats repèrent dans la foule des signes qui, selon eux, trahissent un passé militaire. Le directeur d’une association de surveillance des droits humains basée à Goma, qui veut garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, énumère ces indices : « Des tatouages, des cicatrices, une carrure musclée, ou des yeux rougis par le chanvre… »

Pour Amani, tout commence par un jeu d’argent. Ce vendeur de textile de 22 ans parie dans une rue d’un village du Rutshuru, un territoire du Nord-Kivu, en mai 2025. Les soldats du M23 voient dans ce jeu une pratique courante de jeunes miliciens wazalendo. Amani porte en plus des dreadlocks et des tatouages. « Le signe des bandits », tranchent les soldats, qui arrêtent tout le groupe. Un ami d’Amani tente de fuir. « Il a été abattu à bout portant », raconte le jeune commerçant. Dans le Nord-Kivu, une vie ne pèse pas lourd.

« Les enrôlements forcés et les violations des droits humains sont fréquents chez les groupes armés non-étatiques de l’est congolais », observe le même directeur depuis Goma. « Le M23 se distingue par ses moyens logistiques qui permettent ces formations militaires. »

Claude, le chef local, tombe à son tour en mars 2025. Le M23 le soupçonne de complicité avec les FDLR, le groupe hutu extrémiste qui a fui le Rwanda en 1994 avec son idéologie génocidaire. Il administre une ruelle reculée d’un quartier proche d’un fief FDLR.

Une nuit, vers deux heures du matin, des militaires du M23 enfoncent la porte de sa maison. Ils le tirent de son lit, sous les yeux de sa femme, qui emmène leurs six enfants à l’abri. Claude nie tout lien avec les FDLR. L’interrogatoire dure deux heures. Il tient bon. Il le paiera cher : plusieurs coups de chevrons de chantier s’abattent sur lui. Sur son épaule droite, quelques tâches boursouflées restent gravées dans sa peau. Les soldats le chargent dans un camion. Direction : le camp de formation de Tshanzu, à la frontière entre l’Ouganda et le Rwanda, côté congolais. Claude ne le sait pas encore, mais il s’apprête à vivre les cinq mois les plus éprouvants de son existence.


Bukavu, 22 février 2025. Des civils congolais, recrutés volontaires par le M23, partent en formation idéologique au camp militaire de Rumangabo, au Nord-Kivu. Des civils enrôlés de force se trouvent aussi dans ces convois. Image Emma Duval

Tshanzu, dans les griffes du M23

Le camp de Tshanzu est enfoui dans la jungle des Virunga, au pied d’un volcan. Durant la première vie du M23, de 2012 à 2013, le site servait de base arrière. Puis les troupes ont été défaites et désarmées. Elles se sont repliées en Ouganda et au Rwanda. Le camp, lui, est resté. C’est une grande cour intérieure entourée d’une dizaine de hangars en planches, et avec des centaines de militaires postés sur le périmètre. Fuir est quasi impossible.

Dès son arrivée, Claude rejoint le hangar réservé aux chefs locaux. Il reconnaît des visages : des chefs de quartier, des chefs d’avenue. Il les regarde avouer sous la torture. Ils disent avoir collaboré avec les wazalendo. Ils espèrent survivre. « C’était un mauvais calcul, dit Claude. Quelques jours plus tard, on les emmenait derrière un bâtiment. On entendait des coups de feu, et on ne les revoyait plus. »

Dans le camp, chaque déplacement est contrôlé. Interdiction de passer d’un bâtiment à l’autre. Interdiction de se rassembler. Quelques jours plus tard, Amani arrive à son tour. Le vendeur de textile du Rutshuru, arrêté à la table d’un jeu d’argent, ne connaît pas Claude. Il ne le croisera jamais. À cause de ses tatouages et de ses dreadlocks, Amani atterrit dans le baraquement des présumés wazalendo.

Le camp fonctionne par catégories. Dans un compartiment séparé vivent ceux qui ont rejoint l’AFC/M23 de leur plein gré. « Eux mangeaient trois fois par jour. Ils avaient de la nourriture. Ils ne s’entraînaient pas autant que nous », observe Claude. Lui n’a droit qu’à un repas par jour. « Un simple gobelet de bouillie de maïs et de haricots. On appelle ça le mbungulé. » Claude est dans la section des amenés de force. Pendant son séjour, il voit des dizaines de détenus mourir par balle. Il le sait parce qu’il creuse leurs tombes. « Certains étaient jetés encore vivants dans les trous qu’on leur avait creusés, d’un mètre cinquante de profondeur. Puis on les abattait devant nous. Pour l’exemple. »


Goma, 10 février 2025. Des rebelles du M23 patrouillent dans un marché du centre ville. Image Emma Duval

La guerre des bouts de tissus

À Tshanzu, la vie rétrécit. Claude dort sur le béton froid, à même le sol. Des mois plus tard, ses articulations gardent la mémoire de ces nuits-là. « Quand je suis arrivé dans le dortoir, la chose la plus précieuse, c’étaient les bouts de tissu. Les détenus s’en faisaient des oreillers. La nuit, on vole ces chiffons. Des bagarres éclatent. Les gardiens punissent tout le monde. » Chaque matin, vers 6 heures, les officiers ordonnent le rassemblement. Tous en ligne, dans la cour, devant chaque hangar. Le commandant appelle un par un les noms des perturbateurs, des mauvais détenus, de ceux qui ont désobéi. Claude figure souvent sur la liste. « Ils nous déshabillaient devant tout le monde. Une fois nus, au milieu de la cour, ils nous fouettaient. » Sa voix porte encore le poids de cette humiliation.

Un mois après son arrivée, une soixantaine de nouveaux détenus débarquent à Tshanzu. Parmi eux : John, artisan de 30 ans, arrêté lors d’un bouclage dans sa ville. Il rejoint un groupe de 280 personnes. « Nous étions entassés les uns sur les autres. Soixante-dix par pièce. La nuit, les gens meurent dans leur sommeil : de faim, de maladie. Il faut attendre l’aube pour sortir les corps. » John ne boit que l’eau de pluie ou l’eau de la rivière. En un mois et demi, il affirme avoir vu une vingtaine de personnes mourir de maladie ou d’épuisement dans son dortoir. Une trentaine disparaissent. « Personne ne sait ce qu’elles sont devenues. »

En cinq mois, Claude, lui, perd au moins neuf compagnons de cellule. « Il y avait ce jeune mineur épileptique. Les gardiens avaient leur méthode de réveil : un seau d’eau sur le corps, des coups de fouet pour les plus endormis ou les plus faibles. Le jeune homme n’a pas survécu. » À Tshanzu, montrer sa faiblesse est dangereux. « Aux premiers symptômes (de maladie), ils donnent les premiers soins. Mais si tu continues d’être malade, ils t’éliminent d’une balle dans la tête et t’enterrent dans un sac mortuaire. Le commandement craignait une épidémie. »

Les chiffres de l’ONU confirment ce que les survivants décrivent. Entre avril et octobre 2025, les exécutions sommaires constituent la violation des droits humains la plus fréquemment recensée en République démocratique du Congo, selon le groupe d’experts chargé de surveiller la situation sur le terrain. L’AFC/M23 est désignée comme le principal auteur. Le mouvement rebelle serait responsable d’environ 45 % de toutes les exécutions sommaires signalées dans le pays sur cette période. Contacté, le service de presse du M23 n’a pas donné de réponses à nos questions.

Formation idéologique et militaire

Trois fois par semaine, les détenus assistent à des cours d’histoire et d’idéologie. Le sujet central : les racines ethniques de la guerre. La haine anti-Tutsi, d’abord, cette ethnie victime du génocide au Rwanda, qui subit encore violences et discriminations dans l’est de la RDC. « On nous met en garde plus largement aujourd’hui sur la haine anti-swahiliphone que Kinshasa véhiculerait sur les réseaux sociaux », rapporte Amani, 22 ans. Le Swahili est l’une des cinq langues officielles en RDC. C’est la langue dominante de l’est du pays, et notamment des Kivus.

Amani, John et Claude ont tous les trois appris des chants « patriotiques » à la gloire du mouvement, par cœur, obligatoirement. Claude en fredonne un, dans la pièce sécurisée où nous le rencontrons. D’abord en Kiswahili, puis en Kinyarwanda : « Notre mouvement est très fort. Notre parti ira très loin. Notre parti est venu nous prendre, notre parti est venu nous emmener dans la nouvelle vague. » Il le chantait tous les jours, pendant les corvées, en allant chercher l’eau à la rivière, en coupant du bois en forêt.

En fin de matinée : les exercices physiques. Saut d’obstacles, lutte, rampement dans la boue… « On nous faisait soulever des sacs de sable entre 70 et 100 kilos. En cas d’échec, on recevait des coups de fouet, des coups dans les côtes, des coups sur la tête », décrit John. Son corps porte encore les traces de ces punitions. Chaque détenu reçoit une arme factice en bois. Les commandants disent qu’elle est « plus précieuse que leur femme ». Ils ne doivent« jamais la lâcher, sous peine d’être fouettés ».

Un soir, John rejoint une file de prisonniers qui part chercher de l’eau à la rivière. En bout de ligne, le garde se retourne une seconde. John plonge dans un fossé. Les autres détenus l’ont vu. Personne ne dit mot. La file s’éloigne. John jette un coup d’œil devant, un coup d’œil derrière. Il s’élance, dévale une colline et parcourt à pied plusieurs longs kilomètres. En chemin, il croise un jeune fermier, qui reconnaît la tenue bleue des prisonniers de Tshanzu. Il emmène John chez lui et le cache plusieurs jours. « Il m’a nourri, revêtu, hébergé. Puis il m’a offert un ticket de bus pour Goma. » La voix de John tremble encore. Aujourd’hui, il est devenu agriculteur. Il évite la ville, où il craint d’être reconnu.

Ce récit rejoint des dizaines d’autres, recueillis par le groupe d’experts de l’ONU en RDC. Dans leur rapport du 30 décembre 2025, ces derniers notent un « taux élevé de désertion » qui révèle « les difficultés du M23 à maintenir la loyauté dans ses rangs, ce qui l’a obligé à assurer le commandement principalement par des moyens coercitifs ».

Claude, lui, reste. Cinq mois. « Le plus dur, confesse-t-il, ce n’était ni la faim, ni le manque de sommeil, c’étaient les tortures quotidiennes. » Lors d’un interrogatoire, les soldats le déshabillent et le jettent dans une salle au sol mouillé. « J’étais frigorifié. La morsure du fouet n’en était que plus douloureuse. » Claude nie. Comme toujours. Un officier lui pose un couteau sous la gorge. « Il m’a dit : “si tu ne dis rien, je te tranche ce qui retient encore ta tête de menteur“. » Claude rit doucement en caressant sa nuque, comme pour vérifier qu’elle tient encore. Il décrit la lame froide qui s’enfonce dans son cou. Les hurlements. La lutte. Il parvient à se retourner. Puis une nouvelle douleur sous l’omoplate, avant de perdre connaissance.

Sur son cou, à quelques centimètres de la jugulaire, Claude porte une large cicatrice boursouflée.

En parallèle de ces interrogatoires, le M23 envoie des inspecteurs dans le quartier du chef local. Ils recoupent ses réponses avec celles des habitants. « Après trois mois, ils ont fini par convenir que je n’avais pas de liens avérés avec les FDLR ni aucun groupe ennemi. Ils m’ont relâché. » Claude souffle ces mots comme on relâche une respiration retenue trop longtemps.

La formation des chefs locaux n’est pas une improvisation. C’est une stratégie assumée. Le 19 mai 2025, lors d’une prise de parole devant la presse à Gisenyi, au Rwanda, Oscar Balinda, porte-parole adjoint du M23, l’explique sans détour : son mouvement « s’appuie sur les chefs locaux » pour administrer le territoire. « Ces chefs sont formés à notre idéologie et remplacés dans l’administration locale. »

Quatre mois après sa libération, Claude ne parvient toujours pas à s’asseoir sans douleur. Des crampes, un mal de dos chronique, des lésions aux bras. Il ne peut plus travailler sur les chantiers. Les frais de scolarité de ses enfants ne sont plus payés. Quand il a été arrêté, bedonnant, il pesait ses 80 kilos. En juillet, quand il rentre chez lui, il en pèse 55 et flotte dans ses propres vêtements. « Mes enfants cadets ne m’ont pas reconnu. » Claude se cache aujourd’hui quelque part au bord du lac Kivu, chez des proches. Il a peur d’être à nouveau arrêté.

Une révolution de gré ou de force
Le M23 affirme que tous ces recrutements sont volontaires. Le groupe d’experts de l’ONU, dans son enquête du 30 décembre, dit le contraire : « le recrutement forcé systématique s’est intensifié dans toutes les zones occupées par l’AFC/M23. »

Résister coûte cher. Les recrues de force transitent souvent par les bureaux de l’Assemblée provinciale de Goma, transformés en prison. Les officiers y font un premier tri : ceux qui acceptent de rejoindre les camps de formation, et ceux qui refusent. Jospin appartient à la deuxième catégorie. Ce convoyeur de marchandises de trente ans a perdu sa carte d’identité. Sur son bras droit, un tatouage que le M23 associe aux miliciens wazalendo. Jospin passe deux mois dans cette prison. On tente de le recruter. On lui vante la formation militaire de Tshanzu. Mais il refuse de partir là-bas, malgré la torture. « Le M23 cherche notre consentement. J’ai vu des civils à qui l’on a enlevé les dents ou les ongles parce qu’ils refusaient de rejoindre la formation. Moi, on me fouettait beaucoup au niveau des coudes pour que les bras ne servent plus à rien. Aux genoux aussi. Et aux pieds. » Après deux mois de résistance, les soldats transfèrent Jospin à la prison centrale de Munzenze, à Goma. Les conditions s’améliorent légèrement. Deux repas par jour. 33 centilitres d’eau. Mais la prison déborde : entre 4 000 et 6 000 détenus. 250 par cellule. L’hygiène devient un problème vital. « Il y avait des puces, des poux, qui nous mordaient toute la nuit. » Jospin dort sur le béton. « Des détenus faisaient leurs besoins dans la cellule. Le matin seulement, on nous autorisait à évacuer les urines et autres saletés. » Après six mois de détention, en octobre, Jospin est libéré. Aujourd’hui, ses pieds restent gonflés. L’intérieur de ses genoux reste marqué d’une large tache sombre, l’empreinte de la torture.

Paul a lui aussi payé le prix du refus. Cet hiver, non loin de Goma, ce maçon de 28 ans déambule en marcel dans son avenue. Carrure d’armoire à glace, muscles à l’air. Il tombe sur un convoi d’une cinquantaine de militaires. À leur tête, un officier du M23 que la population connaît bien. Il s’est fait une réputation de brute pour ses recrutements forcés.

Ce commandant interpelle Paul. Il lui demande d’aider ses hommes à soulever une charge lourde. Pendant la corvée, l’officier tente sa chance. « Il m’a dit qu’avec mes gros bras, je serais utile pour porter les armes. » Paul refuse. Les coups de fouet s’abattent. Des dizaines. « J’ai arrêté de compter à partir de 50. Puis je suis tombé dans les pommes. » Les soldats le laissent là, pour mort. « Sous le M23, c’est devenu une habitude, dit Paul. S’ils trouvent des jeunes assis, ils les prennent. Alors, les gens évitent de se regrouper en public. Ils évitent d’être vus. »

Direction Rumangabo
À quelques dizaines de kilomètres de là, début mai 2025, des soldats du M23 frappent à la porte de Dieudonné. Ce peintre décorateur de 21 ans, porte une cicatrice à la jambe, suspecte, jugent-ils. Vers quatre heures du matin, ils l’embarquent avec son père pour le stade de Goma, où des centaines de détenus sont déjà rassemblés.

Un militaire s’avance. « Lunettes fumées, cache-nez sur le visage. » Il affirme reconnaître Dieudonné. Il prétend l’avoir lui-même blessé à la jambe, lors d’un combat contre les FARDC, l’armée régulière. Dieudonné répond que cette blessure date d’un accident de circulation à Goma. Parole contre parole. Le père témoigne. Le chef de quartier, qui connaît Dieudonné depuis son enfance, témoigne aussi. Rien n’y fait. Le père est relâché. Pas le fils. Il regarde son père et ses proches courir derrière le camion, en larmes, puis disparaître.

Le convoi prend la route vers le Nord. Six camions chargés de détenus. Destination, le camp de Rumangabo, à une centaine de kilomètres de Goma. Les pistes en terre du Rutshuru défilent sous les roues. Dieudonné réalise qu’il n’est jamais parti aussi loin de chez lui.

Rumangabo a une longue histoire. Construit à l’époque coloniale, le site servait autrefois à former l’élite de l’armée congolaise. Le M23 l’a converti en camp d’entraînement pour les nouvelles recrues de l’Armée révolutionnaire du Congo. Les bâtiments en dur, rouges et blancs, datent de cette époque. De vastes pelouses les séparent les uns des autres.

À l’arrivée, les détenus sont triés. Les anciens militaires FARDC et les policiers ensemble. Les wazalendo et les FDLR dans un bâtiment à part. « Nous, les civils, avons été mis avec les chefs locaux et les jeunes qui avaient rejoint le M23 volontairement », explique Dieudonné.

Pendant deux mois, son groupe assure la logistique du camp. Ramasser du bois pour la cuisine, aller chercher de l’eau à la rivière. La formation militaire ne commence qu’au troisième mois. Treillis vert, bottes en plastique usées, arme factice en bois, qu’il ne faut jamais laisser tomber, sous peine de coups de fouet. Trois séances d’exercices physiques par jour, comme à Tshanzu. « Une nuit, pendant qu’on dormait, le commandant de notre promotion a volé trois armes en bois à des codétenus ». Dieudonné s’en souvient bien. « Le lendemain matin, les trois hommes ont reçu chacun 40 coups de fouet. Pour négligence. »

À Rumangabo, les formations idéologiques sont encore plus fréquentes. « Au moins trois heures par jour », affirme Maïsha, un jeune taxi-motard arrivé au camp en juin 2025. Chaque matin, avant l’aube, il récite des chants à la gloire du général Sultani Makenga pendant le footing. Le message politique est martelé jour après jour. « On nous dit que nos produits agricoles ne partiront plus vers Kinshasa, qu’ils seront vendus localement, que ça nous rendra économiquement plus forts. Mais que pour ça, il faut adhérer au mouvement. »

Dans son groupe, Dieudonné sombre. Il a assisté « à des dizaines de morts ». Un matin, il se réveille. « J’ai constaté que mon voisin ne respirait plus. J’ai alerté nos gardiens. Ils nous ont ordonné de creuser un trou derrière la salle. On a glissé le corps dans un sac en plastique. Pas de cérémonie, pas de deuil. Puis le programme de la journée s’est poursuivi sans interruption. »

Cinq mois. C’est le temps que dure le calvaire de Dieudonné à Rumangabo. Sa jambe blessée ne lui vaut aucun traitement de faveur. Il court, soulève, rampe comme les autres. « J’étais souvent celui à la traîne. Certains commandants en profitaient pour me motiver par quelques coups de fouet dans le dos. » Au bout de cinq mois, il est relâché. Pieds nus, habits déchiquetés, Dieudonné marche jusqu’à la maison de son oncle, qui habite à Goma. « Il m’a pris pour un fantôme. » Ses parents, eux, le croyaient mort. Ils avaient organisé son deuil quelques semaines plus tôt.

Le lendemain, Dieudonné rentre chez son père. Le vieil homme a tellement souffert que son cœur en garde des séquelles. Il n’a pas la force de réagir. Il regarde son fils sans un mot. « Cinq mois après ma disparition, je retrouvais ma maison avec l’impression que cinq années s’étaient écoulées. »

Dieudonné a 21 ans. Il a vu la mort de près. Elle lui a volé le sourire. La liberté qu’il savoure aujourd’hui, il l’a payée de son insouciance et de sa jeunesse, toutes deux enterrées dans les camps du M23. En trente ans, les pourparlers et traités de paix se sont succédé. Sans succès. Le dernier en date a été signé à Washington le 4 décembre, entre les présidents rwandais et congolais, sous l’égide de Donald Trump. Une paix de papier déchirée au moment même de la signature : pendant que les stylos séchaient, le M23 s’emparait d’Uvira, dans le Sud-Kivu.

Dans les Kivus, chaque balle, chaque violence plante une graine de haine et de vengeance dans le cœur des gens. Ces graines germent. Elles se reproduisent. Dieudonné, lui, a déjà décidé : « Si le gouvernement reprend les Kivus, je m’inscrirai dans l’armée loyaliste pour venger le peuple congolais. »

 


Blast Info / Provinces26rdc.com

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