Euro-dollar : le retour de la guerre des monnaies ?

En pleine crise économique liée au Covid, le billet vert se déprécie face à la monnaie européenne, renforçant les craintes d’une déflation dans la zone euro.

Est-ce le retour de la guerre des monnaies ? Au moment de combattre les conséquences de la crise sanitaire sur leur économie, les États-Unis pourraient être tentés de se servir de l’arme de la dépréciation du dollar, afin d’amortir le choc économique, estime Olivier Passet, économiste au cabinet d’études sectorielle Xerfi, dans une récente analyse.

Depuis mi-juillet, l’euro se renchérit face à la monnaie américaine, pour atteindre un taux de change compris entre 1,18 et 1,20 dollar. Dans ce contexte d’inflation faible en zone euro, cela renforce les craintes d’une déflation, c’est-à-dire d’une baisse des prix qui déprime la demande adressée aux entreprises, l’emploi et les salaires.

Une augmentation de l’euro réduit en effet ce que les économistes appellent « l’inflation importée », c’est-à-dire liée aux prix des achats des entreprises à l’étranger et entrave les exportations européennes vers d’autres zones. Le tout alors que l’inflation en zone euro est tombée à un niveau extrêmement bas, à – 0,2 % en août, même si des circonstances ponctuelles l’expliquent, comme la baisse temporaire de la TVA en Allemagne pour stimuler la consommation des ménages. La BCE s’attend à ce que l’indice des prix à la consommation ne progresse que de 0,3 % en 2020.

Depuis 2015, le taux de change de l’euro face au dollar était pourtant compris entre 1,10 dollar et 1,15 dollar, à de rares exceptions près, comme au cours de 2018, où l’euro était remonté jusqu’à 1,24 dollar.

Le « tournant » de la Fed

Ce qui fait dire à Olivier Passet, qu’on assiste à la fin d’un « compromis coopératif » trouvé par la Banque centrale européenne (BCE) et celle des États-Unis (Fed) en 2014 avec l’annonce du programme de rachat d’actifs financiers de la BCE sous l’impulsion de son ancien président, Mario Draghi. Cette politique avait mis fin à une surévaluation de l’euro face au billet vert, avec un taux de change régulièrement dénoncé par la classe politique dans l’Hexagone pour ses conséquences négatives sur les exportations de produits « made in France ». En 2008, l’euro était monté jusqu’à 1,60 dollar.

Le président de la banque centrale américaine, Jerome Powell, a en effet marqué les esprits fin août lors d’une réunion annuelle de banquiers centraux à Jackson Hole, dans le Wyoming, en expliquant que, désormais, l’institution se dotait d’une cible d’inflation de 2 %, « en moyenne ». Une nouveauté, menée à l’issue d’un long processus de révision de la politique monétaire américaine, qui signifie que la banque centrale maintiendra une politique extrêmement accommodante en abreuvant le marché en dollars, même si l’inflation dépasse ce niveau plusieurs années, afin de compenser la période où il n’a pas été atteint.

« Ce tournant pourrait bien réarmer une guerre des changes et l’étendre au-delà de l’Europe. Il bouscule incontestablement le compromis coopératif de 2014 et rappelle que chaque région, face à un impact d’ampleur inédite de la crise, peut être tentée d’exporter sa déflation sur les autres, rompant la longue phase de stabilité inaugurée en 2014 », craint Olivier Passet.

Pour l’instant, la BCE n’a pas répliqué. Lors de la dernière réunion son conseil des gouverneurs, samedi 12 septembre, elle n’a pas dégainé de nouvelle mesure pour calmer l’appréciation de l’euro, elle qui a déjà mis 750 milliards d’euros sur la table pour acheter des actifs, notamment de la dette publique, afin de combattre la crise économique liée à la situation sanitaire.

La BCE l’arme au pied

Il n’en reste pas moins que les autorités monétaires européennes surveillent de près le cours de l’euro. « La BCE n’a pas d’objectif de change mais, évidemment, cela compte pour le niveau d’inflation et elle suit de près les développements sur le marché des changes. S’il devait y avoir un sujet d’appréciation de l’euro, elle adapterait sa politique monétaire », confie un très bon connaisseur de l’institution dirigée par Christine Lagarde. Avant de relativiser le mouvement actuel de remontée de l’euro : « Je suis assez frappé que, dans ce monde instable, la parité euro-dollar ait été si stable depuis 2015. »

Après la banque centrale américaine, la BCE est lancée, elle aussi, dans une revue stratégique de sa politique monétaire, sous l’impulsion de Christine Lagarde. Ses résultats devraient être annoncés dans un an, à l’automne 2021. De nombreux sujets sont sur la table. Mais la BCE devrait notamment clarifier son objectif d’inflation « inférieure mais proche de 2 % à moyen terme » comme de l’autre côte de l’Atlantique. Elle a déjà signifié que cet objectif était « symétrique », c’est-à-dire que 2 % n’était pas un plafond, mais un objectif en moyenne. Si l’inflation est trop basse pendant une période prolongée, elle peut donc être supérieure ensuite. Mais cette position n’est pas suffisamment comprise. « Il faut qu’elle soit suffisamment claire sur le fait que sa cible d’inflation est symétrique », considère notre spécialiste. Une façon de se mettre à égalité avec la Fed.

Mais le mouvement sur le dollar pourrait être plus profond que ça. Certains spécialistes commencent à se demander si la confiance en la monnaie de réserve du monde n’est pas en train de s’effriter, tant la politique de Donald Trump pose de questions (défiance dans les organisations internationales, protectionnisme, mauvaise gestion de la crise Covid). Cela pousserait les investisseurs et les autres banques centrales à diversifier leurs avoirs dans d’autres monnaies.


Le Point /provinces26rdc.net

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