75 dollars et dix jours ouvrables : c’est la promesse. En septembre 2025, quelque 126 000 documents étaient bloqués ; en avril 2026, on retirait encore des passeports demandés en juillet 2025. Du PasseportGate à 185 dollars à la pénurie de livrets, l’histoire d’un droit qui coûte moins cher et s’obtient plus lentement.
Sur le papier, la procédure est limpide. Depuis le 5 juin 2025, le passeport biométrique congolais coûte 75 dollars, se demande en ligne sur un portail dédié, se paie dans une banque désignée, et doit être délivré en dix jours ouvrables à Kinshasa, quinze en province, vingt à l’étranger. Dans la réalité, en septembre 2025, la presse recensait environ cent vingt-six mille documents bloqués dans la chaîne de production, et, en avril 2026, le ministère des Affaires étrangères appelait encore les requérants ayant fait leur capture biométrique à la Gombe entre juillet 2025 et janvier 2026 à venir retirer « en urgence » leur document. Autrement dit, des Congolais ont attendu jusqu’à neuf mois un passeport promis en dix jours. Entre le tarif affiché et le service rendu, ce petit livret raconte trois choses : un scandale financier, une réforme réelle, et une administration qui n’a pas suivi.
Le barème et la procédure officiels
- Prix : 75 dollars depuis le 5 juin 2025, contre 99 dollars auparavant et 185 dollars jusqu’en 2019.
- Demande : inscription en ligne sur le portail officiel passeport.gouv.cd.
- Paiement : versement des 75 dollars auprès de la banque désignée, avant la capture, contre reçu.
- Biométrie : capture dans l’un des centres agréés, avec les documents originaux.
- Délais annoncés : 10 jours ouvrables à Kinshasa, 15 en province, 20 à l’étranger.
- Dispositif : une centaine de stations fixes et mobiles déployées dans le pays, et une cinquantaine d’unités mobiles dans les représentations diplomatiques.
Pourquoi le passeport valait 185 dollars
Pour comprendre le prix d’aujourd’hui, il faut regarder celui d’hier. Le passeport congolais a longtemps été présenté comme l’un des plus chers du monde, à 185 dollars, et cette anomalie avait une explication documentée. Le contrat, négocié avec la société belge Semlex sous la présidence de Joseph Kabila dans les années 2014-2015, a vu, au fil des négociations, le prix unitaire passer d’environ 21,5 dollars à 185 dollars. Une enquête de l’agence Reuters a mis au jour le montage : sur chaque passeport vendu, 60 dollars étaient versés à une société écran enregistrée aux Émirats arabes unis, LRPS, présentée par l’agence comme appartenant à une personne liée à la famille présidentielle de l’époque, tandis que l’État congolais ne percevait qu’environ 35 % des recettes de la délivrance.
Cette affaire, connue sous le nom de « PasseportGate », n’est pas close. La Fédération internationale pour les droits humains, la Ligue belge des droits humains, un réseau panafricain de lutte contre la corruption et plusieurs dizaines de victimes congolaises ont déposé plainte, en Belgique et en RDC, pour des soupçons de corruption et de blanchiment. Les mises en cause sont contestées par l’entreprise, et la justice n’a pas tranché. Mais le fait, lui, est établi : pendant des années, le prix payé par chaque Congolais pour circuler ne finançait pas que la fabrication d’un document. C’est ce précédent qui donne son sens à la baisse à 99 dollars, puis à 75, et qui explique pourquoi la question du prix reste, ici, éminemment politique.
Ce qui a changé, et ce qui a cassé
La réforme de 2025 est réelle. L’exécution du passeport a été confiée à l’allemand Dermalog, avec un contrat entré en vigueur le 2 décembre 2024, tournant la page de plus d’une décennie sous Semlex. Le nouveau titre, lancé le 5 juin 2025, répond aux normes internationales de sécurité, et le dispositif de capture a été élargi : une centaine de stations fixes et mobiles à l’intérieur du pays, une cinquantaine d’unités mobiles dans les ambassades et consulats. Sur le papier, le pays s’est doté d’un système moderne, moins cher et plus accessible que le précédent.
C’est la production qui a lâché. Dès l’été 2025, les doléances s’accumulent sur le traitement des anciennes demandes, et le ministère tente de rassurer. En septembre, Radio Okapi documente des retards massifs à Kinshasa, avec des étudiants et des familles bloqués, et la presse économique chiffre à quelque cent vingt-six mille le nombre de documents en souffrance. La cause avancée est prosaïque : une rupture de stock de livrets vierges chez le producteur, pendant plusieurs semaines. En février 2026, la pénurie était toujours décrite comme persistante, doublée d’un silence administratif. Ce n’est pas la première fois, du reste : en 2022 déjà, le pays avait connu un mois entier sans passeports disponibles, et en 2023 les difficultés de production faisaient l’objet de débats publics.
L’État a fini par communiquer sur les arrivages, ce qui en dit long. En décembre 2025, l’arrivée de deux mille passeports à Beni a été annoncée comme une bonne nouvelle et accueillie avec soulagement. En avril 2026, le ministère appelait Kinshasa à venir retirer des documents restés en souffrance. Un service public qui fonctionne ne communique pas sur la livraison de ses propres imprimés ; il les délivre. Ces annonces mesurent, en creux, l’ampleur du retard, et rappellent que les provinces sont servies après la capitale.
Le passage obligé par l’ANR, et le marché du rendez-vous
Il y a, dans le parcours, une étape que les communiqués mentionnent peu et que tout requérant connaît : le passage par l’Agence nationale de renseignements. Avant la capture, le demandeur doit se présenter avec ses documents originaux pour un contrôle de sécurité, et repartir avec une autorisation, matérialisée par un code, sans laquelle le centre biométrique ne l’enregistrera pas. Cette vérification a sa logique, un passeport engage l’État sur l’identité de son porteur. Elle ajoute cependant un guichet, donc un délai, et surtout une file. Or dans une administration engorgée, la file elle-même devient une denrée.
C’est là que le petit billet fait son entrée. Quand des milliers de dossiers attendent et que les places de capture se comptent au compte-gouttes, être programmé tôt vaut de l’argent. Autour des centres et des bureaux prospèrent des intermédiaires qui promettent d’avancer un rendez-vous, de « faire remonter » un dossier bloqué, de retrouver un document égaré, de faire signer plus vite. Les montants réclamés n’ont rien de spectaculaire, quelques dizaines de dollars le plus souvent, parfois moins, et c’est précisément ce qui les rend banals : trop petits pour être dénoncés, assez lourds pour un ménage, et suffisamment répandus pour transformer une procédure gratuite en péage informel. Au bout du compte, le passeport à 75 dollars peut coûter sensiblement plus cher à celui qui ne veut pas attendre, et l’État perd deux fois, en recettes et en crédibilité.
Ce constat n’est pas une rumeur, il est reconnu par les responsables du dispositif eux-mêmes. Les autorités ont admis la persistance de facilitateurs illégaux autour de la chaîne, et annoncé des mesures qui en disent long sur l’ampleur du phénomène : renforcement du contrôle d’accès aux centres, rotation régulière du personnel pour casser les réseaux de connivence, mise en place d’une cellule de contrôle interne, et transmission de dossiers à la justice. Elles appellent, en même temps, les citoyens à signaler ces pratiques et à refuser de payer des frais informels. Une administration qui doit faire tourner ses agents pour empêcher que des réseaux se forment reconnaît, de fait, que le problème est structurel et non anecdotique.
La mécanique est du reste toujours la même, et elle est universelle : la corruption de guichet ne naît pas de la malhonnêteté des personnes, elle naît de la rareté. Tant que les rendez-vous manqueront, que les livrets seront en rupture et que le délai officiel sera démenti par les faits, il se trouvera quelqu’un pour vendre ce que l’administration ne fournit pas à temps. Supprimer le péage informel suppose donc moins de sermons que de capacités : plus de créneaux, un suivi de dossier consultable en ligne, et une information claire sur l’étape où se trouve chaque demande. Un requérant qui sait où en est son dossier n’a plus besoin d’acheter l’information à un tiers.
Ce que le demandeur peut faire, et ce qu’il doit refuser
Face à cela, quelques réflexes protègent. La demande se fait sur le portail officiel, et nulle part ailleurs. Le paiement des 75 dollars s’effectue à la banque désignée, jamais de la main à la main, et le reçu comme le numéro de dossier se conservent : ils sont la seule preuve opposable en cas de contestation. L’autorisation délivrée après le contrôle de sécurité fait partie du parcours normal et ne se monnaie pas ; aucun agent n’est habilité à réclamer un supplément pour la remettre, la programmer ou l’accélérer.
Aucun intermédiaire ne peut légalement garantir un délai plus court que celui de l’administration, et quiconque le promet contre espèces vend un service qu’il ne maîtrise pas. Les autorités invitent d’ailleurs à signaler ces sollicitations par les canaux officiels, et des dossiers ont été transmis à la justice. Pour les Congolais de l’étranger, la demande passe par l’ambassade ou le consulat, où des unités de capture ont été déployées, avec des tarifs consulaires publiés qu’il vaut mieux vérifier auprès de la représentation elle-même plutôt que sur les réseaux sociaux.
Reste l’essentiel. Un passeport n’est pas un luxe administratif : c’est l’attestation qu’un État reconnaît ses citoyens et leur permet d’exister au-delà de ses frontières. En passant de 185 à 75 dollars et en changeant de prestataire, Kinshasa a levé une barrière financière réelle et refermé un chapitre douteux. Mais un droit qui coûte moins cher et s’obtient plus lentement n’est pas encore un droit garanti. Le vrai indicateur de la réforme ne sera pas le prochain tarif annoncé, il tiendra en une donnée que l’administration ne publie pas : le nombre de jours réellement écoulés entre la capture et la remise du document.
Beto / Provinces26rdc.com
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