RDC-Dialogue national : la C64 face au casse-tête du rapprochement entre Tshisekedi et Kabila

La démarche de la Coalition de l’article 64 (C64), qui entend se rendre à Goma, dans le Nord-Kivu, pour consulter l’ancien président Joseph Kabila autour des perspectives d’un dialogue national inclusif, se heurte à une fin de non-recevoir du pouvoir de Kinshasa. En interdisant ce déplacement, le vice-Premier ministre chargé de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, rappelle la ligne rouge du gouvernement : aucune participation au dialogue national pour les acteurs accusés d’être impliqués dans la rébellion. Alors que la C64 entend également rencontrer Félix Tshisekedi pour « désamorcer la tension », son ambition de jouer les facilitateurs entre les protagonistes de la crise soulève de nombreuses interrogations sur son mandat, sa légitimité et son articulation avec les initiatives des confessions religieuses. Entre méfiance politique, blocage sécuritaire et divergences sur les conditions de participation, le dialogue national inclusif semble ainsi s’enliser avant même d’avoir véritablement commencé.

La crise politique et sécuritaire en République démocratique du Congo vient de franchir un nouveau cap. Alors que les appels à un dialogue national inclusif se multiplient, la démarche entreprise par la Coalition de l’article 64 (C64) pour rencontrer Joseph Kabila à Goma ouvre un nouveau front de contestation politique. Ce qui était présenté comme une initiative visant à rapprocher les protagonistes de la crise est désormais au centre d’une controverse sur la légitimité des acteurs, les conditions du dialogue et les limites de la médiation politique.

En décidant de se rendre dans la capitale du Nord-Kivu, la C64 entendait notamment consulter l’ancien président de la République, Joseph Kabila, afin de recueillir son point de vue sur les modalités d’organisation d’un dialogue national inclusif. Une démarche qui, dans l’esprit de ses initiateurs, pourrait contribuer à désamorcer les tensions politiques et à ouvrir une perspective de sortie de crise.

Mais à Kinshasa, cette initiative est loin de faire l’unanimité. Elle est perçue par une partie du camp présidentiel comme une démarche politiquement risquée, susceptible de conférer une forme de reconnaissance à un acteur que le pouvoir associe désormais à la crise sécuritaire dans l’Est du pays.

Le déplacement envisagé à Goma ne serait donc pas une simple visite de consultation. Il soulève une question fondamentale : jusqu’où peut aller une initiative de médiation politique lorsqu’elle implique un acteur considéré par le gouvernement comme lié à une entreprise de déstabilisation du pays ?

Goma, le point de rupture entre la C64 et le pouvoir

La réaction du gouvernement ne s’est pas fait attendre. Le vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, a interdit à la C64 d’effectuer ce déplacement à Goma. Une décision qui traduit la fermeté de l’exécutif face à une initiative qu’il considère comme susceptible de brouiller les lignes entre dialogue politique et légitimation des acteurs impliqués dans le conflit armé.

Pour le pouvoir de Kinshasa, la question ne se limite pas à la liberté de circulation des opposants ou à leur volonté de consulter différentes personnalités politiques. Elle touche directement à la nature même du dialogue envisagé et à l’identité des personnes appelées à y participer.

La position gouvernementale repose sur une ligne rouge : le dialogue national ne saurait devenir un cadre de réhabilitation politique pour ceux que les autorités accusent de participer à la déstabilisation du pays. Dans cette logique, Joseph Kabila et les responsables de l’AFC/M23, notamment Corneille Nangaa, ne peuvent être considérés comme des interlocuteurs politiques ordinaires.

Le gouvernement congolais est catégorique : « Les rebelles ne prendront pas part au dialogue national convoqué par Félix Tshisekedi l’actuel président de la RDC ».

Cette position réduit considérablement la marge de manœuvre des facilitateurs qui souhaitent élargir les consultations à l’ensemble des protagonistes de la crise. Elle pose surtout la question de savoir comment construire un dialogue véritablement inclusif sans ouvrir la porte à des acteurs dont le statut politique et sécuritaire fait précisément l’objet d’une profonde controverse.

Au cœur de cette controverse se trouve Joseph Kabila. Ancien chef de l’État, figure majeure de la vie politique congolaise et fondateur du Front commun pour le Congo (FCC), il demeure un acteur dont le poids politique ne peut être ignoré dans les discussions sur l’avenir institutionnel du pays.

Mais sa présence à Goma, dans un contexte marqué par la guerre dans l’Est, complique considérablement toute tentative de rapprochement avec Kinshasa.

Les autorités congolaises lui imputent une responsabilité dans la crise sécuritaire, notamment à travers les accusations de collusion avec l’AFC/M23. Des accusations que les différentes parties concernées contestent ou interprètent différemment.

Dans ce contexte, la volonté de la C64 de le rencontrer est susceptible d’être interprétée comme une tentative de réintroduire Joseph Kabila dans le jeu politique national, alors même que le pouvoir refuse de dissocier son cas de la question sécuritaire.

C’est précisément là que réside le problème. Pour les initiateurs du dialogue, consulter les principaux acteurs politiques peut contribuer à comprendre les ressorts de la crise et à identifier des pistes de désescalade. Pour le gouvernement, en revanche, une telle démarche risque de brouiller la distinction entre opposition politique et engagement dans une rébellion armée.

La C64 se retrouve ainsi confrontée à une contradiction majeure : comment promouvoir un dialogue inclusif tout en évitant de donner l’impression que les armes peuvent devenir un moyen d’accéder à la table des négociations ?

La C64 veut jouer les facilitateurs entre Kabila et Tshisekedi

Malgré l’interdiction gouvernementale, la C64 ne semble pas vouloir renoncer à son ambition. La plateforme entend toujours rencontrer Joseph Kabila, mais également Félix Tshisekedi, dans l’objectif affiché de « désamorcer la tension ».

Cette double démarche traduit une volonté de se positionner au-dessus des clivages politiques et de jouer un rôle de passerelle entre les différentes sensibilités qui s’affrontent autour de la crise congolaise.

En cherchant à approcher simultanément l’ancien et l’actuel président, la C64 ambitionne de créer les conditions d’un rapprochement politique susceptible de favoriser la tenue d’un dialogue national.

Une stratégie qui suppose toutefois que les deux personnalités acceptent de considérer la plateforme comme un interlocuteur crédible. Or, cette crédibilité reste à construire, particulièrement dans un environnement où chaque initiative politique est rapidement examinée à travers le prisme des rapports de force.

La question du mandat de la C64 devient dès lors incontournable. Qui lui a confié cette mission ? Agit-elle au nom de l’opposition politique, d’une coalition de forces sociales ou dans le cadre d’une initiative concertée avec les confessions religieuses ?

Autant d’interrogations qui alimentent le débat sur la légitimité de cette démarche.

L’entrée en scène de la C64 soulève également une question institutionnelle et politique : quelle place reste-t-il aux confessions religieuses dans la recherche d’une solution à la crise congolaise ?

Depuis plusieurs années, les responsables religieux se sont régulièrement positionnés comme des acteurs de rapprochement, de concertation et de médiation dans les périodes de fortes tensions politiques. Leur légitimité repose notamment sur leur implantation nationale et leur capacité à dialoguer avec différentes sensibilités.

Cependant, l’initiative de la C64 semble ouvrir une nouvelle configuration. La plateforme entend désormais entreprendre des consultations directes avec les principaux protagonistes, y compris ceux dont la présence dans le processus demeure controversée.

Cette évolution pose la question d’une éventuelle redistribution des rôles dans la médiation congolaise. La C64 entend-elle compléter les initiatives religieuses ou se substituer progressivement à elles ?

Il serait toutefois prématuré de conclure à un remplacement des confessions religieuses. Les deux démarches pourraient théoriquement être complémentaires, à condition que leurs mandats, leurs objectifs et leurs méthodes soient clairement définis.

Mais sans coordination apparente et sans clarification de leur légitimité respective, le risque est de multiplier les initiatives sans produire de véritable convergence politique.

Un dialogue national déjà confronté à une impasse

Pendant que les acteurs politiques discutent des conditions de leur participation, le projet de dialogue national inclusif peine à prendre forme.

Le désaccord porte d’abord sur la définition des participants. Pour le pouvoir, le dialogue doit permettre de consolider la cohésion nationale sans offrir une tribune politique aux responsables présumés de la rébellion. Pour les tenants d’une approche plus large, une sortie durable de crise nécessite de consulter les principales forces politiques et sociales, même lorsque leurs relations avec le pouvoir sont profondément conflictuelles.

Cette divergence révèle deux conceptions différentes du dialogue.

La première privilégie la défense de l’ordre constitutionnel et de l’intégrité territoriale comme préalable à toute discussion. La seconde mise sur une concertation suffisamment large pour traiter les causes politiques de la crise et rechercher des compromis.

Entre ces deux approches, la marge de compromis paraît étroite.

La situation est d’autant plus délicate que la crise sécuritaire dans l’Est ne peut être dissociée des tensions politiques nationales. Les accusations visant Joseph Kabila, Corneille Nangaa et les autres responsables associés à l’AFC/M23 pèsent lourdement sur les perspectives de négociation.

Dans ces conditions, chaque initiative de rapprochement est susceptible d’être interprétée comme une concession politique, voire comme une reconnaissance implicite de la légitimité d’acteurs engagés dans le conflit.

Tshisekedi face au dilemme de l’inclusivité

Pour Félix Tshisekedi, l’enjeu est considérable. Le chef de l’État doit concilier deux impératifs qui ne sont pas nécessairement contradictoires, mais dont l’articulation demeure difficile : préserver l’autorité de l’État et créer les conditions d’une réconciliation nationale.

En refusant que les responsables présumés de la rébellion prennent part au dialogue, le pouvoir cherche à éviter que le processus politique soit perçu comme une récompense accordée à ceux qui recourent à la violence armée.

Cette posture répond à une préoccupation de souveraineté et de respect de l’ordre constitutionnel. Mais elle soulève aussi une interrogation sur la capacité du dialogue à produire une adhésion suffisamment large pour contribuer à la stabilisation du pays.

La C64, de son côté, semble considérer qu’aucune démarche de désescalade ne peut véritablement aboutir sans une prise de contact avec les principaux centres de décision politique.

Le problème est que cette ambition se heurte à la méfiance du pouvoir et à l’absence de consensus sur les conditions d’une éventuelle négociation.

Il serait donc excessif d’affirmer, à ce stade, que Félix Tshisekedi est personnellement opposé à toute initiative de la C64. En revanche, l’interdiction du déplacement à Goma constitue un signal politique fort : Kinshasa entend conserver la maîtrise du cadre et des conditions du dialogue national.

Une médiation à l’épreuve de ses premières contradictions

En voulant rapprocher Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, la C64 s’est engagée dans une mission particulièrement délicate. Son ambition de faciliter le dialogue se heurte déjà à des obstacles politiques, sécuritaires et institutionnels.

L’interdiction de se rendre à Goma constitue un premier revers pour sa stratégie. Elle révèle surtout que la médiation ne peut reposer uniquement sur la volonté de rencontrer les protagonistes. Elle nécessite également un mandat reconnu, une légitimité acceptée et un minimum de convergence sur les objectifs poursuivis.

La C64 devra donc répondre à plusieurs questions essentielles : dispose-t-elle d’une légitimité suffisante pour parler au nom d’une partie significative de la classe politique ? Quelle articulation entend-elle établir avec les confessions religieuses ? Comment compte-t-elle convaincre Kinshasa que sa démarche ne vise pas à réhabiliter politiquement les acteurs associés à la rébellion ?

Et surtout, comment organiser un dialogue national inclusif sans transformer la question de la participation des groupes armés en principal point de blocage ?

Pour l’heure, les lignes restent figées. Le gouvernement maintient ses réserves, la C64 persiste dans sa volonté de consulter les principaux protagonistes et le dialogue national demeure suspendu à un préalable politique majeur : la définition de ses participants et de ses règles.

Au fond, la crise autour du déplacement de la C64 à Goma révèle une difficulté plus profonde que celle d’un simple voyage interdit. Elle met en lumière la bataille pour le contrôle de la médiation et la définition même de l’inclusivité dans le processus politique congolais. La C64 peut-elle devenir un facilitateur crédible sans mandat clairement établi et sans l’adhésion du pouvoir ? À vouloir rapprocher des adversaires qui ne s’accordent même pas sur les règles du jeu, la plateforme risque de découvrir que la médiation est parfois aussi difficile que la résolution de la crise elle-même.


LePotentiel / Provinces26rdc.com

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