La commune de Makala, au cœur de la ville de Kinshasa, a été le théâtre des affrontements opposant des éléments des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) à ceux de la Police nationale congolaise (PNC), plongeant la population dans une profonde inquiétude. Les faits, signalés depuis l’après-midi du mardi 21 avril, se sont poursuivis jusque dans la journée du mercredi 22 avril, dans un climat marqué par la peur, la confusion et des scènes de panique généralisée.
Selon les informations recueillies sur place, tout a débuté au quartier Mabulu, sur la route Elengesa, où des militaires des FARDC sont intervenus face à un groupe de jeunes garçons interpellés par des éléments de la police, précisément du groupe mobile d’intervention (GMI/Kikalungu), basé sur l’avenue Kibambi 1. Ces arrestations, qualifiées d’arbitraires par plusieurs témoins, ont rapidement provoqué une montée de tension entre les deux corps de sécurité, jusqu’à déboucher sur un face-à-face armé.
La situation a dégénéré avec des tirs nourris qui ont semé la panique dans toute la zone. Les échanges de coups de feu, initialement concentrés sur la route Elengesa, se sont ensuite déplacés vers la direction Croquet, une autre artère importante de la commune, non loin du siège des policiers impliqués.
Dans cette atmosphère déjà tendue, des groupes de jeunes assimilés aux Kuluna ont fait irruption, prenant position soit aux côtés des policiers, soit aux côtés des militaires. Cette intrusion a aggravé la confusion sur le terrain. Profitant du désordre, certains de ces jeunes auraient pillé des habitations situées à proximité des zones d’affrontements.
Les dégâts matériels sont importants. Un poste de police situé sur l’avenue Kimfumu, à proximité d’un établissement scolaire, a été complètement détruit. Des actes de vandalisme ont également été signalés contre d’autres installations sécuritaires.
Face à ces violences, les habitants ont vécu des heures d’angoisse. Plusieurs familles se sont enfermées dans leurs domiciles, cherchant à se protéger des tirs. Dans certaines écoles, des images largement relayées sur les réseaux sociaux montrent des élèves terrés sous les bancs, encadrés par leurs enseignants, tentant d’échapper aux détonations. Malgré une accalmie observée par moments, la peur d’une reprise des affrontements reste vive au sein de la population. Contacté, le bourgmestre de la commune de Makala, Ngudia Kabongo, a rassuré qu’aucune perte en vies humaines n’a été enregistrée, tout en reconnaissant l’existence « d’actes de vandalisme visant certains postes de sous-ciat en connivence avec des délinquants ». Une patrouille mixte regroupant des éléments de la police et de l’armée a été déployée ce mercredi soir afin de sécuriser la zone et rassurer les habitants.

La présence de la police, source d’inquiétude pour les jeunes
Au-delà de ces affrontements spectaculaires entre forces de sécurité, cet événement révèle une réalité dénoncée depuis plusieurs années dans plusieurs communes de Kinshasa, notamment à Makala, Ngaba, Lemba ou encore Kisenso pour ne citer que celles-là. La police est devenue une source d’inquiétude pour les jeunes. Des arrestations jugées abusives visant des jeunes garçons sont fréquemment répertoriées. Dans ces quartiers, un phénomène préoccupant s’est progressivement installé dans les habitudes quotidiennes. Voir un policier ne rime plus nécessairement avec sécurité. Pour de nombreux jeunes, cela signifie plutôt danger imminent.
Dès qu’on aperçoit la police, on court. On ne cherche même pas à comprendre. Parce que rester, c’est risquer d’être arrêté sans raison, confie Junior Mbula, 19 ans, habitant de Ngaba.
Les témoignages convergent. De jour comme de nuit, lors des patrouilles, des jeunes affirment être régulièrement interpellés, parfois sans motif apparent. À Makala, Patrick Lokuase, 22 ans, raconte : « On peut t’arrêter juste parce que tu es dehors, ou devant votre portail. Même si tu rentres du travail ou de l’école, ça ne change rien. Ils prennent les jeunes comme ça, sans explication. »
Il est vrai que ces communes sont confrontées à la présence de groupes de jeunes délinquants communément appelés Kuluna, responsables de plusieurs actes de criminalité urbaine. Mais pour beaucoup d’habitants, cette réalité ne justifie pas des interpellations généralisées.
« Oui, il y a des Kuluna, c’est vrai », reconnaît Grâce Lualua, étudiante à Lemba. « Mais tous les jeunes ne sont pas des bandits. On ne peut pas traiter toute une génération comme des suspects ».
À Kisenso, Alain Gombo, 20 ans, dénonce un climat de méfiance permanent : « La police ne cherche même plus à vérifier. Tu es jeune, tu es dehors, tu es déjà coupable ».
Même son de cloche pour Fabrice Taluki, 18 ans : « On vit dans la peur. Parfois, tu préfères rester enfermé chez toi plutôt que de sortir et de croiser une patrouille. C’est toujours inquiétant de les voir. Lorsqu’ils arrêtent les jeunes pour être libérés, il faut payer l’argent, on est plus à l’aise ».
Daniel Mokoko explique pour sa part : « Ils arrêtent souvent les jeunes en groupe. Même si vous êtes seul au coin de l’avenue. Pour eux, tous les jeunes sont suspects. Surtout le soir ou la nuit. Lorsque vous croisez un policier, automatiquement, il doit vous arrêter. Peu importe ce que vous faisiez. Après, il faut payer pour être libéré ».
Ces récits traduisent un profond malaise entre une partie de la population et les forces de l’ordre. Dans ces communes, la perception de la police semble inversée : là où elle devrait incarner la protection, elle est parfois perçue comme une source d’insécurité.
La multiplication des postes de police dans ces zones visait initialement à renforcer la sécurité face à la montée du phénomène Kuluna. Mais sur le terrain, plusieurs habitants estiment que cette présence accrue s’accompagne de pratiques contestées.
Les événements survenus à Makala remettent au centre du débat la question des arrestations jugées abusives dans plusieurs communes de Kinshasa. Dans ces conditions, l’implication du ministre de l’Intérieur devient indispensable pour encadrer strictement les opérations de la police. Il lui revient de veiller au respect des procédures, de rappeler les principes qui régissent les interpellations et de s’assurer que la lutte contre le phénomène Kuluna ne se transforme pas en arrestations généralisées de jeunes sans distinction.
Tant que ces pratiques persisteront, le fossé entre la population et la police continuera de se creuser, avec le risque de voir se multiplier des tensions similaires à celles observées à Makala. Restaurer la confiance passe ainsi par une action claire, ferme et équitable, où sécurité rime avec respect des droits.
Ouragan / Provinces26rdc.com
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