Au début de l’année 2025, le groupe armé M23, soutenu par le Rwanda, s’est emparé de Goma et de Bukavu, les capitales provinciales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu dans l’est de la République démocratique du Congo. Depuis lors, le groupe armé a mené des activités de recrutement forcé à grande échelle ainsi que d’autres opérations dans les zones sous son contrôle, ayant mené à la détention de milliers de soldats congolais, de membres de milices et d’un nombre croissant de civils, et leur a infligé des traitements inhumains et potentiellement mortels.
Dès que les forces militaires rwandaises et le M23 ont pris le contrôle de Goma à la fin du mois de janvier 2025, des camions remplis de soldats des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), de membres de la Police nationale congolaise (PNC) et de combattants présumés de groupes armés alliés au gouvernement congolais ont pris la route vers le nord en direction du territoire de Rutshuru. Beaucoup ont été envoyés à Rumangabo pour suivre un entraînement et être intégrés dans le M23. Certains s’étaient portés volontaires ou s’étaient rendus, mais la plupart ont été recrutés de force ou sous la contrainte. D’autres combattants présumés de groupes armés, des civils et des fonctionnaires congolais ont été emmenés à Tshanzu, également située dans le territoire de Rutshuru, pour une « rééducation » et un entraînement militaire.
L’objectif manifeste du M23 était de prendre des mesures de sécurité pour localiser les soldats, les miliciens et les fonctionnaires opposés au M23 et à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), la coalition politico-militaire dont fait partie le M23. Celui-ci s’est progressivement transformé en une vaste campagne systématique d’arrestations massives et de détentions au secret ciblant les civils ayant des liens réels ou supposés avec l’armée, en particulier les jeunes hommes et les adolescents.
À Goma, à Bukavu et dans certaines parties des territoires de Nyiragongo, Rutshuru et Masisi, des combattants du M23 ont mené des opérations de grande envergure. Des témoins et d’anciennes recrues ont décrit des cas de personnes enlevées dans la rue ou à leur domicile, arrêtées lors de réunions, dans des églises ou des écoles, et détenues dans des centres de détention officieux, des camps militaires ou transférées vers des lieux tenus secrets. Alors que les premières opérations ciblaient principalement les soldats de l’armée congolaise et les membres de la police nationale pris au piège à Goma et à Bukavu après la chute de ces villes, les rafles et les opérations de recrutement ultérieures menées tout au long de l’année 2025 semblaient viser de plus en plus les civils.
L’armée congolaise a soutenu des groupes armés opposés au M23, y compris les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé composé principalement de Hutus rwandais formé par des personnes ayant pris part au génocide de 1994 au Rwanda, et les Wazalendo, une coalition peu structurée de milices qui opèrent dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. De nombreux civils recrutés de force ou détenus ont été accusés par le M23 de faire partie de ces groupes.
Ce rapport, basé sur des entretiens avec 102 anciens détenus et des dizaines d’autres sources, documente la détention par le M23 de milliers de combattants capturés et de civils, dont certains âgés d’à peine 12 ans, dans des centres d’entraînement ou des camps militaires, où ils ont été enfermés dans des conditions inhumaines pendant des semaines ou des mois et ont fait l’objet de passages à tabac, de mauvais traitements sévères et d’exécutions sommaires.
Le M23 a imposé une formation idéologique, physique et militaire violente de plusieurs mois aux personnes recrutées de force et transférées à Rumangabo ou à Tshanzu. Les survivants ont indiqué que des milliers d’hommes, ainsi que des femmes et des enfants, ont été contraints d’effectuer des travaux difficiles, notamment de creuser et de dégager des routes, de couper du bois, de transporter des fournitures et d’aller chercher de l’eau sur de longues distances. Les détenus n’ont pas pu communiquer avec leurs familles pendant toute la durée de leur détention.
Dans les centres, les combattants du M23 et les soldats rwandais ont contraint des milliers de personnes à rejoindre le M23, les menaçant de mort en cas de refus. D’anciens détenus ont rapporté avoir vu des soldats et des combattants capturés ainsi que des hommes, des femmes et des garçons civils se faire battre, parfois jusqu’à la mort, en guise de punition ou pour pousser d’autres personnes à s’enrôler, et que des personnes ont fait l’objet d’exécutions sommaires pour avoir essayé de s’échapper des centres d’entraînement ou commis des infractions disciplinaires mineures, comme tenter de boire de l’eau, de se soulager ou de manger sans autorisation.
Les personnes détenues dans deux bâtiments utilisés comme cellules de détention à Rumangabo ont été soumises à des abus fréquents, à des passages à tabac, à une surpopulation extrême, à la déshydratation et à la famine. D’anciens détenus et d’autres témoins ont déclaré avoir vu des dizaines de personnes mourir du fait des conditions de détention, des exécutions et des abus entre février et novembre 2025. Certains à Tshanzu ont été enfermés dans des trous dans le sol et soumis à des passages à tabac réguliers.
D’anciens détenus ont identifié des officiers de haut rang du M23 présents dans les camps, ainsi que des unités militaires rwandaises à proximité de ces camps. Ils ont indiqué que de nombreux instructeurs et gardes étaient des ressortissants rwandais, dont certains portaient des uniformes des Forces rwandaises de défense. L’entraînement se déroulait principalement en anglais, en kinyarwanda et parfois en kiswahili, les personnes parlant lingala, l’une des principales langues de la RD Congo, étant régulièrement punies. Les recrues passaient de longues heures à apprendre des chansons et des leçons d’ « idéologie » en kinyarwanda et en kiswahili.
Les conditions dans ces camps sont inhumaines et potentiellement mortelles. D’anciens détenus ont expliqué qu’ils recevaient des quantités minimales de nourriture et d’eau, étaient privés de quasiment tous soins médicaux et avaient un accès très restreint à des installations d’hygiène de base. Les passages à tabac étaient généralisés et beaucoup ont déclaré que les détenus mouraient souvent de blessures, d’épuisement, de déshydratation ou de faim.
Pour déterminer le nombre total de morts dans ces camps, il conviendrait de localiser et d’excaver toutes les fosses communes. Toutefois, il ressort des entretiens avec d’anciens détenus que des centaines de personnes, et peut-être plus, sont décédées du fait des conditions difficiles, des passages à tabac et des exécutions dans les deux camps tout au long de l’année 2025. Des cérémonies d’intégration montrant de nouvelles recrues ont encore été filmées en 2026, et de grandes rafles du M23 ciblant des centaines de personnes, principalement des civils, continuent d’être signalées.
Certaines des personnes interviewées ont réussi à s’échapper ou ont été libérées, mais d’autres ont été envoyées sur le front en tant que combattants du M23 contre les forces congolaises et leurs alliés. En avril 2026, le M23 et les autorités congolaises ont signé un accord pour le transfert, par le biais du Comité international de la Croix-Rouge, de plusieurs milliers de combattants détenus par les deux parties, y compris des combattants détenus à Rumangabo.
La vaste présence militaire rwandaise et la direction des opérations du M23 par le Rwanda dans l’est de la RD Congo indiquent que le pays exerce un contrôle effectif sur la région qui répond aux critères d’une occupation belligérante en vertu du droit international humanitaire. Les autorités rwandaises pourraient être reconnues pénalement responsables des actions des forces du M23, y compris dans les centres d’entraînement.
Les graves abus commis par les combattants du M23 et le personnel militaire rwandais – y compris le meurtre, la torture et autres mauvais traitements, les châtiments corporels, le recrutement illégal forcé et le travail forcé et l’utilisation d’enfants soldats – constituent des crimes de guerre. Beaucoup de ces abus, s’il était démontré qu’ils ont été perpétrés dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, constitueraient également des crimes contre l’humanité. Les autorités rwandaises et congolaises devraient enquêter de manière crédible sur ces abus et traduire les responsables en justice, y compris au titre de la responsabilité de commandement.
Le Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale (CPI) enquête sur les crimes présumés relevant de la compétence de la Cour commis dans l’est de la RD Congo, avec une focalisation particulière sur le Nord-Kivu depuis le 1er janvier 2022. De même, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples examine actuellement une affaire introduite par la RD Congo alléguant que le Rwanda est responsable de violations des droits humains dans l’est de la RD Congo en lien avec son soutien au M23 et son implication dans le conflit. Les deux procédures devraient se pencher sur les violations présumées commises par les forces du M23 dans le cadre des campagnes de recrutement forcé et de la détention de recrues dans des soi-disant camps d’entraînement dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.
HRW / Provinces26rdc.com
Laisser un commentaire