Albert Tcheta « pour trois raisons, je soutiens l’option de la RDC de lever de fonds à l’international »

L’économiste Albert Tcheta-Bampa salue la démarche du Gouvernement consistant à recourir au Cabinet d’affaire Mckenzie pour mobiliser des financements innovants pour le Programme multisectoriel d’urgence pour l’atténuation des chocs de la Covid-19 sur la vie socio-économique.
Dans un entretien avec Zoom Eco, il évoque les raisons pertinentes de son soutien et explique les enjeux de ce mode de financement des dépenses publiques par emprunts pour la Rd Congo.

« Pour que la récession causée par cette pandémie ne se transforme pas en dépression durable de notre économie, il va falloir que l’État augmente sensiblement la dette publique pour amortir le choc », a -t-il indiqué. Ci-dessous, l’intégralité :

Pourquoi soutenez-vous l’option prise par le Gouvernement de recourir au Cabinet Mckenzie pour la recherche des financements innovants en faveur du programme multisectoriel d’urgence ?

Albert Tcheta-Bampa : La première raison qui justifie mon soutien à cette option est que le recours aux marchés financiers internationaux est l’un des modes de financement des dépenses publiques (déficit public) liées aux politiques conjoncturelles contra cycliques que le Gouvernement a mis en place pour lutter rapidement contre les effets du coronavirus.

Je soutiens cette initiative parce que le Gouvernement congolais a choisi en priorité le financement obligataire avant d’opter pour le financement monétaire ou le financement fiscal. La RDC peut aujourd’hui emprunter parce qu’il y aura des investissements qui engendreront des retours d’investissement plus importants.

Par ailleurs, un accroissement des dépenses publiques courantes en termes réels aujourd’hui va amoindrir des pertes de production, parce que le ratio dette/PIB est largement inférieur aux seuils au-delà desquels l’efficacité de la politique budgétaire en tant que moyen d’action contra cyclique, s’amenuise.

La deuxième raison vient du fait que le recours à l’emprunt suppose l’abandon de ciblage du solde courant qui n’est pas une bonne façon d’estimer la situation fiscale et peut contribuer démesurément à limiter l’emprunt afin de répondre à des préoccupations relatives à la viabilité de la dette à long terme.

C’est en particulier le cas lorsque le taux d’endettement public est faible, période pendant laquelle une relance par voie budgétaire permet d’atténuer les pertes de croissance après le choc des prix des produits de base.

Par ailleurs, avoir un déficit budgétaire n’est pas forcément une mauvaise chose, cela peut signifier que l’État soutient l’économie par des dépenses publiques en espérant avoir de la croissance par le biais du mécanisme de multiplicateur de dépenses keynésien. Si vous empruntez pour investir alors que votre déficit s’accroît, eh bien vous devez investir dans l’avenir (infrastructures, éducation, recherche et progrès technique ou innovation).

Et enfin, la troisième raison, c’est que la collaboration avec le Cabinet d’affaire Mckenzie permettra l’accès aux marchés internationaux à la RDC qui, est compromis depuis 2012. Ainsi par ce canal, la RDC peut le retrouver grâce aux différents systèmes de garantie mis en place au sein du système financier international.

En bénéficiant de la garantie de ce cabinet de renommé international, l’Etat congolais peut donc accéder à l’épargne étrangère par l’intermédiaire des institutions financières internationales. Le Gouvernement rétablira ainsi la confiance de nos prêteurs.

Concrètement, vous soutenez le mode de financement de dépenses publiques à couvrir dans le cadre des politiques conjoncturelles contra-cycliques par des « emprunts extérieurs »…

ATB : Évidemment. Il y a lieu de comprendre que la RDC, comme beaucoup de pays, va accroître son déficit public. Mais c’est un mal nécessaire. Il faut tout faire pour éviter les faillites des entreprises. Les déficits exploseront partout dans le monde où les Gouvernements ont décidé d’investir massivement pour juguler la crise de Covid-19.

Il y a plusieurs moyens de financer les dépenses publiques liées politiques conjoncturelles contra cycliques, conformément à ce que je pense sur la nécessité de lutter rapidement contre les effets du coronavirus. J’exhorte prioritairement le mode de financement par des emprunts.

Il est alors nécessaire de laisser s’accroître la dépense publique et d’accepter que le déficit public se creuse pour faire face à la crise sanitaire. Je parle ici d’envisager la possibilité que le déficit public puisse atteindre 15 % à 25 % du PIB, ou même plus. Cela est possible parce que le déficit budgétaire de 2020 (un flux) alimentera la dette (un stock) en 2021.

Le rapport du FMI d’octobre 2019 sur les « Perspectives économiques régionales pour l’Afrique subsaharienne » (tableau ci-dessous) montre le solde budgétaire global, dons compris (en pourcentage du PIB), dette publique (en pourcentage du PIB) et dette extérieure publique par débiteur (En pourcentage du PIB).

On remarque que la succession des déficits ne favorise pas l’apparition de nouveaux déficits. Il n’y a donc pas le gonflement la dette, ni un effet « boule de neige » de celle-ci. Par contre, les ajustements flux-stocks pourraient indiquer l’optimalité financière de la dette publique et l’optimalité financière de la dette extérieure.

Cela suggère que le Gouvernement dispose une marge de manœuvre budgétaire qui lui permet d’augmenter les dépenses publiques. Les ratios de la dette publique et de la dette extérieure en pourcentage du PIB de la RDC sont respectivement de 13,5 % et de 11,4 % (voir, FMI, 2019).

Ces taux d’endettements sont inférieurs respectivement, au taux d’endettement optimal du FMI (2016) qui est de 40% etau taux d’endettement optimal de Reinhart et Rogoff (2009), qui est de 90 %.

Une relance par voie budgétaire à présent pourrait donc atténuer les pertes de croissance après la crise économique et sanitaire du coronavirus. Ce faible endettement est un indicateur de la marge de manœuvre dont dispose aujourd’hui le gouvernant congolais.

N’existe-t-il pas un risque que cet argent soit alloué aux dépenses de consommation (salaires, fonctionnement, train de vie des institutions, etc.) qui sont contraignantes et exercent une pression considérable sur le Trésor public que les dépenses d’investissement ?

ATB : Effectivement, lorsqu’on parle de dette publique, cela recouvre deux grands types de dépenses : des dépenses liées à l’Etat (et aux provinces) et à l’investissement (et au capital humain).

Nous savons qu’en RDC, plus de la moitié serait due aux dépenses de fonctionnement au détriment des dépenses de santé et d’éducation. On peut envisager que des dépenses qui permettent aux Congolais d’avoir une bonne formation ou d’être en meilleure santé sont des bonnes dépenses.

Par ailleurs, si ces dépenses servent en investissements, alors, effectivement, plus de dépenses, même si elles ne sont pas financées, permettront d’engager la RDC sur un sentier de croissance plus fort, et donc à terme, permettront une résorption de la dette. En revanche, une « mauvaise dette » serait liée à des dépenses de fonctionnement trop importants et qui n’engageraient pas la RDC sur une voie de croissance équilibrée et stable.

Bien entendu, ce genre de dépense est à proscrire et une chasse au gaspillage peut être engagée durant cette période de crise économique et sanitaire. Il existe donc comme dans le cas du cholestérol, une « bonne » dette et une « mauvaise » dette.

Comme une part du déficit est liée au fonctionnement de l’État. Je prône que ces dépenses soient supportées par l’impôt et non par la dette. Il n’y a aucune raison que le coût de notre fonctionnement actuel soit porté par les générations futures. Ces dépenses de l’État que je prône, ne seront pas uniquement liées au fonctionnement, il y aura aussi le coût des investissements à réaliser.

Là on peut concevoir que l’investissement se finance par du déficit parce que les retours sur ces investissements bénéficieront aux générations futures.

La crainte de certains compatriotes par rapport aux emprunts extérieurs réside, au-delà de l’affectation des fonds, sur la capacité de remboursement de la dette. Quelles en sont les garanties ?

ATB : Le recours au cabinet Mckenzie pour lever les fonds sur les marchés financiers internationaux afin de financer le programme multisectoriel d’urgence est un pas vers un Plan de relance en bas de cycle. Je le soutiens.

Il y a lieu de rappeler ici que la dette publique n’est pas une priorité, mais un instrument pour mener à bien un projet de société. Et donc, il était temps d’effacer une partie de ce qui a été annoncé jusque-là par le Gouvernement comme des reports de charges ou d’emprunts des entreprises. Puis procéder à un Plan massif de relance, via de grands investissements dans les infrastructures, la technologie… et les hôpitaux. Parce que cette crise nous rappelle qu’ils servent bien à quelque chose. D’où viendra donc cet argent ? J’assure que la RDC en a les moyens.

Plus grand pays d’Afrique francophone, la RDC s’étend sur 2 345 410 km carrés et plus de 85 millions d’habitants, mais n’exploite encore que 10 % de ses 120 millions d’hectares de terres arables et irrigables, une partie infinitésimale de ses ressources en eau, et de ses ressources minières, estimées à plus de 24 000 milliards de dollars.

La RDC est capable de rembourser ses dettes. Bien-sûre, il y a un risque de faillite qui concerne surtout notre endettement dans des monnaies étrangères. Un pays non endetté dans sa monnaie nationale, la banque centrale ne peut pas intervenir et produire les billets sans limite qui manquent pour son refinancement.

Cependant, il est étonnant qu’on parle toujours de la dette brute de la RDC et jamais des actifs qu’elle possède et qui permettent d’équilibrer la balance. L’Etat congolais possède en effet des actifs financiers, et d’autres actifs, notamment immobilier, qu’il peut potentiellement céder pour se renflouer, même si ces biens sont peu liquides : il serait en effet difficile de vendre nos terres arables et nos parcs nationaux (Garamba, Kahuzi-Biega, Kundelungu, Lomami, Salonga, Virunga, Maïko, Upemba, ou encore le parc marin des mangroves de Muanda et la réserve de de faune à Okapi d’Epulu.

En observant la balance globale, la RDC dispose même d’un actif supérieur à son passif. L’Etat congolais ne peut pas faire faillite. Si la RDC fait faillite, alors de nombreux pays en développement auront fait faillite avant elle.

Je suppose que les discussions en cours entre cabinet Mckenzi et le Gouvernement congolais aboutiront ainsi à la création d’un Fonds d’Investissement souverain. De quoi s’agit-il ? Il consisterait à créer le véhicule juridique et la société dite de gestion du fonds. Ce fonds a des objectifs identifiés par l’Etat et procède à la levée de capitaux :

Créer une obligation à partir d’asset (immobilier, ressources minières, disponibilité financière…) ;

L’Etat peut proposer une BG (Banque Garantie ou Garantie Bancaire) qui sera émise par la BRI en Suisse (Banque des Règlements

Internationaux), la faire monétiser et réaliser un Trade. Le sous-jacent peut être constitué de ressources minières expertisées ;

Créer un Bonds qui sera inscrit sur les écrans d’Euroclear ;

Lever des fonds auprès d’investisseurs à impact et fondations et institutions pour mener des projets économiques et répondant aux ODM (Objectifs Du Millénaires) et ODD (Objectifs de Développement Durable) de l’ONU.

L’Etat pourra ainsi réaliser des investissements, émettre des prêts, subventionner et créer des JVA (Joint-Venture Agreement, i.e. Accord de coentreprise) avec des Société d’Economie Mixte en s’associant avec des investisseurs ou prestataires des services.

Il sera ainsi possible de rechercher des partenariats avec des investisseurs auxquels il sera demandé d’apporter leurs propres garanties, pour accéder aux marchés en RD du Congo. Les quelles garanties (BG,/Standby Letter of Credit SBLC …) pourront augmenter la capitalisation du Fonds souverain par leur instrumentalisation sur les marchés.

Peut-on conclure que l’endettement public est un impératif pour éviter que la crise de la Covid-19 achève l’économie nationale ?

ATB : J’insiste pour dire que l’investissement par l’endettement entraînera une croissance de long terme qui à son tour permettra à la RDC de payer sa dette. Pour que la récession causée par cette épidémie ne se transforme pas en dépression durable de notre économie, il va falloir que l’État augmente sensiblement la dette publique pour amortir le choc.

C’est cette augmentation de dette publique qui permettra à l’État de financer les stabilisateurs automatiques (mesures de politiques budgétaires qui annulent automatiquement une partie des fluctuations économiques) et les stabilisateurs discrétionnaires (mesures de politique budgétaire que les décideurs adoptent délibérément en réponse aux fluctuations économiques).

Par exemple, hausse des dépenses ciblées, baisse d’impôts temporairement pour atténuer les difficultés économiques et stimuler le PIB et offre des garanties aux banques pour permettre à celles-ci d’accorder de soutenir les entreprises en difficulté.

La question est évidemment de savoir qui va payer la note et comment. La croissance de long terme fournit une partie de la réponse : c’est la croissance qui génère l’enrichissement qui nous permettra demain de rembourser les dettes contractées aujourd’hui.

A titre indicatif, au début des années 1980, la dette publique s’établissait à 40 % du PIB. Elle s’est accrue à niveau de 114 % à la fin des années 1980. Depuis, la dette a augmenté de façon inexorable, avec deux accélérations : une au début des années 1990, où la dette est passée de 113 % du PIB à 234 % ; cela en 1995 ; et l’autre à la fin des années 1990, où la dette a atteint 258 % du PIB.

Elle aura finalement connu une phase de forte baisse (à la suite de l’accession de la RDC au point d’achèvement de l’initiative PPTE en 2010), au cours de la période 2001-2013, où elle a diminué de 89 points de PIB.

Rappelons qu’au cours de cette période la croissance de l’économie congolaise était au-delà de 5,3 %. La croissance économique facilite donc la baisse de la dette et en est même une condition sine qua non.

Zoom Eco /provinces26rdc.net

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